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Moyen-Orient : les Etats-Unis et la «création du chaos»

Dans le contexte complexe des relations au Moyen-Orient, deux approches stratégiques distinctes mais liées émergent dans la pensée politique américaine des dernières décennies. L’une est associée à Henry Kissinger, ancien secrétaire d’État, et l’autre à Donald Rumsfeld, ancien secrétaire à la Défense. Bien qu’ancrées dans des périodes différentes, ces deux visions incarnent des attitudes opposées face à la gestion des crises régionales.

Khémaïs Gharbi

Kissinger et la diplomatie de l’urgence

Avant la guerre du Kippour en 1973, Henry Kissinger, lors d’un échange avec le président égyptien Anouar Sadate, reconnaissait les limites de la diplomatie américaine pour résoudre certains conflits. Sadate lui rappela alors que le président Eisenhower en 1956 avait réussi à mettre fin à l’occupation du canal de Suez par les forces franco-britanniques et du Sinaï par Israël. Kissinger répondit que cette diplomatie avait réussi parce qu’elle avait été menée «à chaud».

Ce commentaire, loin de tomber dans l’oreille d’un sourd, stimula la réflexion stratégique de Sadate, qui intensifia ses préparatifs politiques et militaires en vue de la guerre de 1973. Ce conflit bouleversa les équilibres régionaux : l’Égypte réussit à récupérer une partie significative du Sinaï, se retrouvant en position de force pour engager des négociations. Cette dynamique mena à la paix entre l’Égypte et Israël et, plus tard, aux accords de Camp David entre l’OLP et Israël.

Kissinger démontra ainsi que la pression et l’urgence pouvaient être des leviers puissants pour remodeler les relations régionales et amorcer des processus de paix.

La création du chaos de Rumsfeld

Des décennies plus tard, Donald Rumsfeld introduisit la notion de «chaos créatif» dans le cadre des interventions américaines au Moyen-Orient, notamment après les attentats du 11 septembre 2001. Contrairement à l’approche de Kissinger, axée sur une diplomatie réactive et ciblée, Rumsfeld et les néo-conservateurs défendaient l’idée que la déstabilisation des régimes autoritaires pouvait, paradoxalement, favoriser l’émergence d’un nouvel ordre politique.

Selon cette doctrine, le désordre provoqué volontairement dans des États fragiles offrait l’opportunité d’y implanter des réformes démocratiques et de rééquilibrer les rapports de force régionaux. Cette stratégie fut notamment mise en œuvre lors de l’invasion de l’Irak en 2003, avec l’espoir que la chute de Saddam Hussein entraînerait une transformation démocratique du pays et, par ricochet, de la région. La suite, on la connaît : plus de dictature, de désordre, de violence et de morts.

Un interminable cycle de violence

Le contraste entre ces deux visions est saisissant. Kissinger misait sur une intervention diplomatique éclairée et pragmatique, exploitant les crises comme des occasions de négociation dans le cadre géopolitique existant. Rumsfeld, au contraire, prônait la déconstruction des structures en place pour permettre, selon lui, l’émergence spontanée de nouvelles formes de gouvernance.

Là où Kissinger utilisait la guerre comme un levier stratégique en faveur de la diplomatie, Rumsfeld voyait dans le conflit et le chaos des instruments directs de transformation sociale et politique.

En définitive, l’approche «à chaud» de Kissinger et le concept de «chaos créatif» de Rumsfeld illustrent les tensions qui traversent la stratégie américaine au Moyen-Orient. D’un côté, la gestion proactive des crises pour atteindre une paix toujours difficile; de l’autre, la conviction que la déstabilisation volontaire peut engendrer un nouvel ordre. L’héritage de ces deux doctrines continue d’alimenter les débats stratégiques contemporains, et les événements récents soulignent la complexité des efforts de résolution des conflits dans cette région.

Des peuples condamnés à coexister

    La guerre actuelle à Gaza semble d’ailleurs résulter de ces deux logiques opposées. Il est regrettable de constater que les dirigeants sont incapables, en temps de paix, de rechercher des solutions qu’ils finissent par accepter sous la contrainte des conflits, après des destructions massives et des souffrances profondes. Ce cycle de violence aggrave les fractures psychologiques et historiques entre des peuples pourtant condamnés par la géographie et l’histoire à coexister.

    L’engrenage tragique dans l’enclave palestinienne quasi-détruite révèle aussi l’échec des politiques de génocide ou de déracinement, qui n’ont pas réussi à briser la résistance farouche d’un peuple déterminé à s’accrocher à sa terre, au prix du sang.

    Avec plus de 50 000 morts et plus de 110 000 blessés, Gaza paie aujourd’hui un tribut humain insoutenable, symbole des conséquences dramatiques de choix géopolitiques fondés sur la violence et la domination.

    Face à cette réalité, il devient impératif de repenser les approches stratégiques en privilégiant des solutions justes et durables, qui reconnaissent les droits et les aspirations des peuples à vivre en sécurité et en dignité.

    * Ecrivain et traducteur.

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