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Entretien : Sophie Paine explore l’islam en Chine à travers la photo

La rencontre avec Sophie Paine s’est déroulée à la Grande Librairie de Marseille, un lieu qui, comme son nom l’indique, regorge de découvertes littéraires. Ce moment de détente s’est transformé en une occasion de découverte en assistant à une conférence sur les mosquées en Chine, un sujet cher à la photographe, elle-même convertie à l’islam,qui vient de publier ‘‘Travels Throug Muslim China (2005-2012). A muslim Woman’s Discovry of Chinese Mosques’’. Passionnée par l’islam en Chine et forte d’une expérience unique, elle a accepté de nous parler de son parcours, de ses recherches et de ses photographies capturant l’essence de cette tradition. Cet entretien nous plonge dans une exploration fascinante de l’islam en Chine à travers son objectif.

Entretien réalisé à Marseille par Djamal Guettala 

Kapitalis : Vous avez vécu à Hong Kong et à Shanghai avant de parcourir la Chine continentale. Comment ces expériences ont-elles façonné votre compréhension de l’islam en Chine et de la manière dont les musulmans y vivent au quotidien, notamment à travers les photos que vous avez capturées?

Sophie Paine : Pour être tout à fait précise, j’ai voyagé à travers la Chine continentale alors que je vivais à Hong Kong, puis à Shanghai. C’est à Hong Kong, où je fréquentais une mosquée et rencontrais des musulmans locaux, que ma compréhension de l’islam en Chine a réellement commencé. À Shanghai, ces échanges se sont approfondis grâce aux discussions avec d’autres fidèles. 

Ces voyages m’ont ensuite permis de réaliser l’ampleur de la présence musulmane en Chine.

Les communautés musulmanes sont présentes dans toutes les régions : parfois en minorité, comme à Pékin ou dans les villes côtières, et parfois en majorité, comme dans le Gansu ou l’ouest de la Chine. Les panneaux explicatifs des mosquées m’ont également révélé l’ancienneté de cette présence, remontant au VIIe siècle.

Enfin, après avoir quitté la Chine en 2012, j’ai complété mon travail photographique par des lectures approfondies sur l’histoire et l’ethnographie des musulmans chinois.

Dans votre livre, vous présentez des mosquées qui combinent des éléments chinois et islamiques. Pourriez-vous décrire certaines caractéristiques architecturales uniques que vous avez photographiées ?

Les mosquées situées dans l’est de la Chine adoptent souvent une architecture chinoise traditionnelle. Cela s’explique par deux raisons principales. Tout d’abord, les techniques et matériaux locaux influençaient les constructions. Par exemple, les artisans utilisaient le bois et des techniques spécifiques comme le dougong, un système d’emboîtement conçu pour résister aux tremblements de terre. Ensuite, les musulmans souhaitaient s’intégrer au paysage urbain en montrant que l’islam faisait partie intégrante de la culture chinoise.

Ces mosquées suivent souvent le plan classique chinois avec des cours intérieures entourées de bâtiments, où des pavillons servent des fonctions islamiques comme l’appel à la prière ou l’observation de la lune. Cette combinaison architecturale unique reflète l’harmonie entre l’islam et la civilisation chinoise. 

Sophie Paine avec Djamal Guettala.

Vous mentionnez avoir visité des mosquées pour femmes, une caractéristique propre à l’islam chinois. Comment ces mosquées diffèrent-elles de celles réservées aux hommes, et quel rôle jouent-elles dans la pratique religieuse?

Les mosquées pour femmes sont distinctes des mosquées principales, souvent situées dans une autre rue. Leur architecture est beaucoup plus simple, avec une cour intérieure et trois bâtiments principaux : un pour les ablutions, un pour les salles de classe ou bureaux, et un dernier pour la prière. Contrairement aux mosquées masculines, il n’y a pas de minbar, et le mihrab est souvent une simple calligraphie.

Ces mosquées sont nées du «mouvement éducatif Jingtang», lancé au XVIe siècle pour préserver la foi musulmane face au risque d’assimilation. L’objectif était de former les femmes sur les préceptes religieux et les pratiques, afin qu’elles puissent non seulement pratiquer leur foi, mais aussi la transmettre. J’ai eu l’occasion d’assister à des séances où des femmes enseignaient la récitation du Coran, un moment empreint de spiritualité et d’efforts éducatifs remarquables.

Quelles ont été les principales difficultés ou découvertes surprenantes lors de vos voyages à travers la Chine musulmane? 

La première difficulté a été de localiser certaines mosquées. Si certaines, comme celles de Pékin ou Xi’an, sont très connues, d’autres ont été déplacées avec la modernisation des villes. Par exemple, à Xiamen, un quartier musulman mentionné dans un guide des années 1990 avait disparu, et la mosquée avait été relocalisée dans un immeuble moderne.

Une autre difficulté était la barrière linguistique. Mon chinois était rudimentaire, et la plupart des musulmans ne parlent que cette langue. Heureusement, les imams maîtrisent souvent l’arabe, ce qui m’a aidée à communiquer. À la grande mosquée de Xi’an, un imam m’a même accueillie en français, ayant étudié en Algérie. 

Malgré tout, mes interactions avec les communautés locales ont été très chaleureuses. On m’a souvent invitée à partager des repas ou à discuter. Une exception notable est le Xinjiang, où les mosquées étaient déjà fermées en dehors des prières en 2007. Là-bas, les Ouïghours que j’ai rencontrés exprimaient leurs frustrations face à la situation politique. 

En tant que Française convertie à l’islam, comment votre parcours personnel a-t-il influencé votre regard sur l’islam en Chine?

Je me suis convertie à l’islam alors que je vivais à Hong Kong. C’est là que j’ai pris mes premiers cours d’arabe et de religion. En quelque sorte, je me sens donc «chinoise musulmane».

Ce qui m’a toujours fascinée, c’est la manière dont les musulmans chinois ont réussi à s’intégrer tout en préservant leur foi. Depuis l’arrivée des premiers émissaires musulmans au VIIe siècle, cette communauté a traversé des périodes de fermeture, comme après les expéditions de Zheng He au XVe siècle. Malgré cela, ils ont préservé leur religion et leur identité, notamment à travers l’éducation des femmes.

Pour moi, en tant que musulmane vivant dans un pays non majoritairement musulman, ces efforts résonnent profondément. Ce sentiment de préservation et d’adaptation se reflète dans mes photos, qui capturent la richesse et la résilience de l’islam en Chine.

Quel message ou quelle leçon souhaitez-vous que vos lecteurs retiennent de vos recherches et de vos photographies sur l’Islam en Chine ?

Un message fort est que l’islam est présent en Chine depuis les débuts de l’islam, et est imbriqué dans l’histoire de ce pays depuis près de 1 400 ans. Tout en devenant chinois, les musulmans ont préservé leur religion – non comme un folklore ou par tradition, mais comme une source de vie spirituelle. Et le matérialisme qui caractérise le système actuel en Chine est sans doute une de ses grandes menaces.

* * *

    Paine est l’auteure de plusieurs ouvrages où elle mêle ses compétences en photographie et son engagement personnel pour raconter l’histoire des musulmans en Chine. Elle a notamment publié : ‘‘Mosques in China: Between Tradition and Modernity’’ et ‘‘Journey Through Islam: A Photographic Exploration of Muslim Communities in China’’.

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