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Invasion, exode et crise en Tunisie | La prophétie d’une Nouvelle Ere 

J’ai lu, presque distraitement, un article signalant une invasion de criquets dans le sud de la Tunisie. Un fait banal, en apparence. Mais un mot, un seul, a accroché mon regard : nuée. Et soudain, une image. Un souvenir ancien, hérité de récits qui traversent les âges. Une réminiscence biblique, celle des Dix Plaies d’Égypte. La huitième plaie : une armée d’insectes, sombre et vorace, qui recouvre le sol, dévore les cultures et ne laisse derrière elle qu’un désert. 

Manel Albouchi *

L’image s’est imposée à moi, avec cette impression étrange que certaines choses ne se répètent pas par hasard. 

Par curiosité, j’ai voulu comprendre. J’ai fouillé, cherché des précédents. Une date a surgi : 1987. Cette année-là, une invasion de sauterelles avait ravagé la Tunisie, coïncidant avec un autre événement majeur : le coup d’État de Ben Ali. 

Et si ce n’était pas une simple coïncidence? 

Si ces fléaux naturels étaient des signaux? Des symptômes visibles d’un désordre plus profond? 

Si, à certains moments de l’Histoire, la nature devenait le reflet de nos propres crises? 

J’ai poursuivi mon enquête. Et ce que j’ai découvert m’a troublée. 

Les sauterelles, messagères d’une transition  

Les invasions de sauterelles ne sont pas rares en Tunisie. Mais elles semblent surgir à des périodes où le pays vacille. Comme si elles reflétaient un malaise sous-jacent, un déséquilibre invisible mais bien réel. 

Dans certaines traditions, on dit que lorsque les hommes ne savent plus lire les signes, la nature prend le relais. 

Regardons de plus près : 

1955 : Une invasion massive frappe la Tunisie et l’Algérie. À ce moment-là, la Tunisie est en pleine lutte pour son indépendance. Quelques mois plus tard, les accords d’autonomie interne sont signés. Un cycle colonial s’achève. 

1958-1959 : Une nouvelle invasion survient alors que la jeune République tunisienne peine à se stabiliser. 

1977 : Les criquets reviennent, au moment même où les tensions sociales montent dangereusement. L’année suivante, la Tunisie connaît sa première grève générale et une répression sanglante. 

1987 : Nouvelle invasion, et cette fois, c’est un régime qui bascule. Bourguiba tombe, Ben Ali prend le pouvoir. 

2003 : En pleine période de crispation politique, un nouvel essaim ravage le pays. Une fissure dans un système qui se veut immuable. 

2011 : Alors que la Révolution du Jasmin bouleverse la Tunisie, les criquets reviennent. Encore une fois, ils précèdent une transition majeure. 

2020-2021 : En pleine pandémie, la Tunisie s’enfonce dans la crise, et les criquets refont surface. Quelques mois plus tard, le président Kaïs Saïed a renforcé ses pouvoirs. 

2025 : Nous y sommes. Une nouvelle invasion. Un pays exsangue. Un État en crise. Un peuple à bout de souffle. 

Est-ce un hasard ? 

Les fléaux ne sont pas des causes. Mais ils sont des révélateurs.

Un pays en train de se vider 

Les sauterelles sont une métaphore. Elles viennent dévorer ce qui reste, laissant derrière elles un sol stérile, une terre appauvrie. 

Et si cette invasion n’était que l’écho d’un autre phénomène, bien plus grave encore? 

La Tunisie se vide de ses ressources, de ses talents, de son avenir. 

L’eau se raréfie. Le stress hydrique atteint des niveaux critiques, les barrages sont à sec, et l’agriculture s’effondre. Comme si la terre elle-même nous signifiait son épuisement. 

Les compétences fuient. Médecins, ingénieurs, chercheurs, étudiants… Tous partent. Un exode massif, une saignée intellectuelle qui affaiblit un peu plus la nation. 

L’avidité règne. Une élite corrompue capte les richesses, détourne les fonds, exploite jusqu’au dernier filon. Comme ces criquets qui prennent tout, sans rien laisser derrière eux. 

L’État tergiverse. Institutions paralysées, services publics à l’agonie, inflation galopante. L’avenir devient un désert. 

La crise migratoire explose. 

Les criquets ne sont peut-être qu’un symptôme. 

Un dernier avertissement. 

Un pays devenu un carrefour du chaos 

En parallèle de l’exode de ses propres élites, la Tunisie devient un point de transit (et de rejet) pour des milliers de migrants subsahariens en quête d’un avenir en Europe. 

Le paradoxe est saisissant : les Tunisiens fuient leur pays, pendant que d’autres viennent y chercher refuge… pour se retrouver piégés dans une impasse. 

Les côtes de Sfax sont devenues des cimetières flottants. Des corps rejetés par la mer. Des vies broyées entre les violences policières, l’exploitation et le rejet. 

Les discours xénophobes montent. Les tensions explosent. 

Et pourtant, n’est-ce pas là une autre manifestation du même effondrement ? 

Un pays qui ne sait plus accueillir, qui rejette l’Autre, est un pays qui se rejette lui-même. 

Les sauterelles ne détruisent pas seulement les cultures. Elles révèlent les fractures invisibles. 

Un cycle qui se referme ?  

Dans L’Exode, après les plaies vient le départ. Un exode vers la liberté. Mais avant la Terre promise, il y a quarante ans d’errance dans le désert. 

La Tunisie est-elle prête à partir ? À briser le cycle ? 

Ou préfère-t-elle rester sous l’emprise de ses propres Pharaons, ces figures de pouvoir qui exploitent les vulnérabilités et maintiennent le pays dans une aliénation moderne ? 

Osera-t-elle traverser son désert ? Ce passage éprouvant mais nécessaire, où il faut renoncer aux illusions du passé pour bâtir autre chose. 

Le problème, c’est que la transition n’est jamais confortable. 

En psychologie, nous parlons de résistance au changement. Même lorsque tout s’effondre sous nos yeux, une partie de nous s’accroche encore. Par peur du vide. Par crainte de ce qui pourrait advenir. 

Mais il arrive un moment où ne pas choisir devient le pire des choix. 

Un test pour la conscience collective  

L’invasion des sauterelles n’est pas seulement un phénomène naturel. C’est un événement symbolique, un test. 

Si nous devions poser la question en termes psychanalytiques, nous dirions : qu’est-ce que cet événement met en lumière? 

Que reste-t-il à dévorer en Tunisie? 

Quelles structures doivent être abandonnées avant qu’elles ne nous entraînent dans leur chute? 

Sommes-nous prêts à revoir notre rapport au monde, à nos ressources, à nos valeurs? 

Les fléaux sont des manifestations du refoulé. Ils surgissent lorsque les mots ne suffisent plus. 

Tant que nous refusons de voir, ils se répètent. 

Oui, les sauterelles finiront par partir. 

Mais la vraie question est : aurons-nous compris la leçon, ou attendrons-nous la prochaine plaie

* Psychologue, psychanalyste.  

Podcast de l’auteure : FeMENA Network

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