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Maroc – Tunisie | Deux trajectoires, une divergence assumée

La réussite marocaine dans l’organisation de l’actuelle Coupe d’Afrique des Nations et l’émerveillement des Tunisiens face aux nouvelles infrastructures érigées dans le pays à cette occasion a inspiré cette analyse comparative rapide de l’évolution et de la situation de plusieurs secteurs au Maroc et en Tunisie, deux pays très comparables et souvent d’ailleurs comparés par les experts. En voici les principaux enseignements. (Ph. Moulay Abdellah Stadium).

Lotfi Sahli

Démographie : un avantage d’échelle pour le Maroc

Avec près de 37 millions d’habitants, le Maroc dispose d’un marché intérieur trois fois plus important que celui de la Tunisie (12,4 millions). Cette différence démographique confère au Royaume un avantage d’échelle décisif, tant pour l’attraction des investissements que pour la rentabilité des grands projets d’infrastructures.

Les deux pays partagent toutefois un profil similaire : une population relativement jeune, avec un âge médian autour de 30 ans, offrant un potentiel humain comparable. La croissance démographique est néanmoins plus soutenue au Maroc (1,04 % contre 0,76 %), ce qui renforce sa dynamique à long terme.

Économie : puissance régionale contre résilience sous contrainte

Sur le plan macroéconomique, le contraste est net. Le PIB nominal marocain (154,4 milliards USD) dépasse largement celui de la Tunisie (53,4 milliards USD). Le Maroc s’est imposé comme une économie de taille intermédiaire, quand la Tunisie demeure une économie plus modeste, mais historiquement mieux positionnée en termes de PIB par habitant  (4450 USD contre 4173 USD).

La dynamique récente penche toutefois clairement en faveur du Maroc. Sur les cinq dernières années, la croissance marocaine (~3,5 %) a presque doublé celle de la Tunisie (~1,8 %), pénalisée par l’instabilité politique, la faiblesse de l’investissement et les tensions budgétaires. L’inflation plus élevée en Tunisie (9 % contre 6 %) et une dette publique atteignant 80 % du PIB accentuent cette fragilité.

Industrie : montée en gamme marocaine, spécialisation tunisienne

Le Maroc a opéré un choix stratégique clair de montée en gamme industrielle. En devenant le premier exportateur automobile d’Afrique, en développant une filière aéronautique compétitive et en s’appuyant sur ses phosphates – dont il est un leader mondial – le pays s’est intégré aux chaînes de valeur mondiales. Des pôles comme Tanger Automotive City ou Casablanca Finance City incarnent cette ambition.

La Tunisie, de son côté, reste compétitive dans des secteurs traditionnels – textile, composants électriques, agroalimentaire – tout en tentant un repositionnement vers les technologies de l’information. Mais cette transition est freinée par une bureaucratie paralysante, un environnement financier contraint et un manque de grands projets structurants.

Agriculture : potentiel marocain, excellence tunisienne ciblée

L’agriculture marocaine bénéficie d’une superficie plus étendue (8,7 millions d’hectares contre 5 millions en Tunisie) et d’investissements massifs, notamment à travers le Plan Maroc Vert et des projets d’irrigation à grande échelle. Elle reste un pilier économique (12 % du PIB) et un levier social majeur.

La Tunisie, malgré des ressources hydriques plus limitées et une sécheresse récurrente, conserve des niches d’excellence, notamment l’huile d’olive – dont elle est le 4ᵉproducteur mondial – et les dattes. Son agriculture est moins extensive mais souvent plus spécialisée.

Tourisme : diversification contre spécialisation

Avant la pandémie, le Maroc attirait 13 millions de touristes et générait 8 milliards USD de recettes, contre9 millions de visiteurs et 1,5 milliard USD pour la Tunisie. L’écart ne tient pas seulement au volume, mais au modèle.

Le Maroc a diversifié son offre : tourisme culturel, balnéaire, désertique, urbain et événementiel. La Tunisie, longtemps performante, reste encore fortement dépendante d’un tourisme balnéaire à bas coût, plus vulnérable aux chocs externes et à la pression sur les marges.

Éducation et capital humain : avantage qualitatif tunisien, rattrapage marocain

Les deux pays affichent des taux élevés de scolarisation primaire. La Tunisie conserve une avance relative dans le secondaire et le supérieur, héritage d’un investissement ancien dans l’éducation. Le Maroc, en revanche, a accéléré la formation technique et industrielle, produisant désormais 10 000 à 12 000 ingénieurs par an, en adéquation avec ses nouvelles filières industrielles.

Conclusion : deux modèles, un écart qui se creuse

Le Maroc et la Tunisie ne s’opposent pas tant par leurs ressources que par leurs choix stratégiques et leur capacité d’exécution. Le Maroc a misé sur la stabilité, la planification à long terme et les grands projets structurants – infrastructures, industrie, tourisme – quitte à supporter une dette maîtrisée mais élevée. La Tunisie, longtemps en avance sur le plan social et éducatif, paie aujourd’hui le prix de l’instabilité politique, du sous-investissement et de l’absence de vision économique claire.

L’émerveillement du public tunisien face aux infrastructures marocaines n’est donc pas anecdotique : il reflète un décalage de trajectoire. Non pas une supériorité intrinsèque, mais la démonstration qu’en matière de développement, la continuité stratégique et la capacité à transformer une vision en réalisations concrètes font toute la différence.

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