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Tunisie | Vers une indépendance technologique et économique

Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République tunisienne à l’occasion du 70e anniversaire de l’Indépendance, 20 mars 2026.

Sami Ayari *

Monsieur le Président,

En ce 20 mars 2026, jour doublement sacré où se conjuguent l’Aïd El-Fitr et le 70e anniversaire de notre indépendance, je vous adresse, au nom de nombreux Tunisiens attachés à l’avenir de leur pays, mes vœux les plus sincères et mon profond respect.

Cette commémoration n’est pas seulement un hommage au passé. Elle est un appel pressant à prolonger l’indépendance politique conquise en 1956 par une indépendance technologique, économique et intellectuelle pleine et entière. 

Le monde dans lequel nous vivons devient chaque jour plus instable, plus compétitif et plus dangereux.

Les équilibres se redessinent à grande vitesse, et certaines formes de domination réapparaissent, plus subtiles mais bien réelles : domination par les données, les algorithmes et les infrastructures critiques.

Une nouvelle dépendance s’installe : la dépendance technologique, qui menace directement notre souveraineté.

Le cyberespace est un champ de forces permanentes, où les nations qui ne maîtrisent pas leurs outils numériques s’exposent à des dépendances stratégiques, à des fuites de valeur et à des risques sécuritaires accrus. Réduire cette dépendance n’est plus une option : c’est un impératif de dignité nationale, de sécurité et de compétitivité. Sans maîtrise réelle des infrastructures critiques cloud souverain, data centers locaux robustes, la Tunisie risque de voir ses données stratégiques, ses services publics essentiels et même sa sécurité nationale exposés à des fournisseurs étrangers, avec des coûts exorbitants et une perte d’autonomie stratégique.

Comme le soulignent les analyses récentes et le projet de Plan de développement 2026-2030 (qui met l’accent sur la transformation numérique, l’IA et la cybersécurité), cette fenêtre 2026-2028 est décisive : soit nous investissons massivement dans une souveraineté numérique concrète (infrastructures locales, IA éthique et souveraine, cybersécurité renforcée via la stratégie nationale 2026-2030), soit nous glissons vers une vulnérabilité accrue dans un cyberespace où les rapports de force sont permanents et impitoyables.

Monsieur le Président, l’indépendance politique acquise il y a 70 ans doit aujourd’hui être prolongée par une indépendance technologique réelle.

Réduire notre dépendance technologique apparaît désormais comme un enjeu majeur, étroitement lié à la souveraineté, à la sécurité et à la dignité nationale.

Mais pour que cette ambition prenne forme, elle doit s’appuyer sur un socle essentiel : la confiance.

Faire grandir durablement cette confiance doit devenir une priorité nationale confiance envers les citoyens, envers les compétences tunisiennes, envers les entrepreneurs, les investisseurs et le secteur privé. Car sans elle, les dynamiques d’initiative, d’innovation et de transformation peinent à s’exprimer pleinement.

La Tunisie dispose pourtant d’un atout considérable : ses talents, présents sur son territoire comme au sein de sa diaspora compétente et patriote. De nombreuses femmes et de nombreux hommes, qualifiés et expérimentés, sont prêts à contribuer. Ils attendent avant tout un signal clair : celui de la confiance, de la reconnaissance et de la possibilité d’agir.

Monsieur le Président, le moment est venu de dépasser les seuls ajustements progressifs pour engager une dynamique plus ambitieuse.

Accélérer la transformation digitale de l’État constitue aujourd’hui un enjeu stratégique. Un État moderne se doit d’être simple, accessible, transparent et efficace. La digitalisation peut devenir un levier déterminant pour alléger les procédures, améliorer les services publics et renforcer la confiance entre l’administration et les citoyens.

Au-delà des outils, c’est toutefois une évolution culturelle en profondeur qui doit être engagée.

Faire confiance aux Tunisiens, c’est notamment :

  • valoriser les talents, en Tunisie comme au sein de la diaspora compétente et patriote ;
  • ouvrir davantage les responsabilités à une nouvelle génération ;
  • insuffler un véritable renouveau au sein des ministères et des entreprises publiques ;
  • nommer des dirigeants pleinement conscients des enjeux technologiques, capables de piloter des transformations complexes ;
  • reconnaître le rôle essentiel des entrepreneurs, des investisseurs et du secteur privé dans la croissance, l’innovation et la création d’emplois.

Le renouvellement des élites ne doit pas être perçu comme un risque, mais comme une opportunité au service du progrès.

Aller vers une plus grande indépendance technologique suppose une approche globale et cohérente :

  • transformer l’État en profondeur : accélérer la digitalisation des services publics pour plus de transparence, d’efficacité et de proximité avec les citoyens ;
  • investir dans le capital humain : engager des réformes ambitieuses de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle, afin de les aligner sur les compétences et métiers du XXIᵉ siècle (intelligence artificielle, cybersécurité, data) ;
  • soutenir l’innovation et la création de valeur : encourager activement les startups, les innovateurs et les entrepreneurs tunisiens ;
  • libérer l’initiative : simplifier les cadres réglementaires, notamment en facilitant l’environnement entrepreneurial et l’investissement ;
  • mobiliser et retenir les talents : mettre en place des actions concrètes pour limiter la fuite des compétences, favoriser leur retour et créer un environnement où elles peuvent s’épanouir durablement ;
  • renforcer les capacités stratégiques : accélérer la mise en œuvre effective des stratégies nationales en intelligence artificielle et en cybersécurité, devenues des piliers de la souveraineté ;
  • renouveler les responsabilités : confier des postes clés à des profils conscients des enjeux technologiques, ouverts à l’innovation, au secteur privé et à la nouvelle génération.

Cette dynamique vise à créer un écosystème où l’État, les talents et les acteurs économiques avancent ensemble vers un modèle plus souverain, innovant et durable.

Par ailleurs, il convient de reconnaître avec lucidité que certaines structures administratives évoluent plus lentement face aux transformations technologiques. Là où les ajustements progressifs atteignent leurs limites, des évolutions plus profondes et structurantes deviennent nécessaires. Il peut alors être pertinent de repenser, voire de reconstruire certaines institutions sur des bases plus modernes, plus agiles et en phase avec les exigences du XXIᵉ siècle.

La Tunisie ne manque ni de talents ni d’énergie. Ce qui reste à consolider, c’est un cadre fondé sur la confiance, capable de libérer pleinement ces forces.

Monsieur le Président, l’indépendance de demain reposera en grande partie sur notre capacité à faire confiance, à former et à maîtriser les technologies.

Les nations dépendantes s’exposent à davantage de fragilité.

Celles qui maîtrisent leur trajectoire technologique renforcent leur souveraineté.

Celles qui investissent dans leur jeunesse et leur capital humain s’inscrivent dans la durée.

Le 70ᵉ anniversaire de notre indépendance peut ainsi marquer le point de départ d’une nouvelle étape.

L’histoire nous a offert une première indépendance ; il nous appartient désormais de construire celle, technologique et numérique, de demain.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma haute considération et de mon profond attachement à notre patrie.

Vive la Tunisie indépendante et souveraine !

Vive la République !

* Cofondateur et coordinateur général de Reconnect, Tunisian AI Society et Tunisia Cybershield.

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