La bureaucratie n’est pas un détail de gestion. C’est le premier obstacle à l’emploi, à l’investissement et à l’avenir des jeunes. La Tunisie a du potentiel. Tout le monde le dit depuis trente ans — les institutions internationales, les économistes, les hommes politiques. Et ce potentiel, pendant ce temps, s’érode. Les jeunes diplômés partent. Les investisseurs hésitent. Les projets dorment dans des tiroirs en attendant des autorisations qui n’arrivent jamais. (Siège du gouvernement à la Kasbah: la bureaucratie contre l’économie).
Abdelwaheb Ben Moussa *

Le problème n’est pas le manque de ressources naturelles ni l’absence de compétences. Il est administratif. Il est structurel. Et il est évitable.
Entre 2012 et 2018, la Tunisie a perdu 46 places au classement Doing Business de la Banque mondiale. Ce n’est pas une statistique abstraite : c’est la traduction chiffrée de milliers de projets abandonnés.
Des chiffres qui ne mentent pas
Créer une entreprise en Tunisie nécessite en moyenne 9 procédures distinctes — contre moins de 5 dans la plupart des pays développés. Obtenir un permis de construction mobilise 18 démarches, contre 13 au Maroc et 9 en France. Exporter un produit tunisien vers l’Europe coûte 50 heures de démarches administratives — contre 13 heures dans les économies avancées.
Ce ne sont pas des chiffres de think tank. Ce sont des données de la Banque mondiale, confirmées par la Banque africaine de développement en 2024 et par le FMI dans ses consultations les plus récentes.
La Tunisie est aujourd’hui classée comme le pays «le plus risqué» du continent africain pour les entreprises, selon le Country Risk Atlas 2026.
Chaque procédure en trop est une raison de plus de ne pas investir. Chaque délai inutile est un emploi non créé. L’administration tunisienne, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, n’est pas neutre : elle est activement défavorable à l’activité économique.
Un potentiel réel, une économie bloquée
La Tunisie n’est pas un pays sans atouts. Son tissu industriel, son secteur agricole, sa main-d’œuvre qualifiée et sa position géographique en font un candidat naturel à une croissance soutenue. Les secteurs porteurs existent : énergies renouvelables, industrie technologique, numérique, agro-industrie.
Mais ces secteurs ne se développeront pas dans un environnement où les autorisations mettent des mois, où l’accès au foncier industriel relève du parcours d’obstacle, et où l’incertitude réglementaire décourage les investisseurs avant même qu’ils ne déposent un dossier.
La dette publique atteint 81 % du PIB en 2024. Le chômage des jeunes dépasse 30 % dans plusieurs régions de l’intérieur. La croissance économique n’a été que de 1,4 % en 2024. Ces chiffres ne sont pas le résultat d’une malchance conjoncturelle. Ils sont le résultat d’une gouvernance économique qui n’a pas rompu avec ses blocages structurels.
L’économie informelle représente entre 40 et 60 % de l’activité totale en Tunisie. C’est la mesure exacte de l’échec du cadre formel à offrir des conditions viables à ceux qui veulent entreprendre légalement.
Trois réformes concrètes, pas une de plus
Le diagnostic est posé depuis longtemps. Ce qui manque, c’est l’action. Trois réformes précises, immédiatement réalisables, permettraient de changer la donne sans attendre une hypothétique révolution administrative globale.
Première réforme : la digitalisation réelle des services aux entreprises. Pas les portails en ligne qui reproduisent les formulaires papier en PDF. Un service numérique vrai, avec des délais légaux contraignants, une traçabilité des dossiers et une obligation de réponse. La Banque mondiale a identifié ce levier comme prioritaire pour la Tunisie dans sa stratégie pays 2025. Plusieurs pays africains moins bien dotés ont déjà franchi ce pas.
Deuxième réforme : la mise en place d’un guichet unique opérationnel pour les investisseurs — avec une autorité réelle sur les administrations sectorielles. Les guichets uniques tunisiens existent sur le papier. Ils n’ont pas le pouvoir de débloquer les dossiers quand une administration sectorielle oppose un refus ou simplement n’est pas réactive.
C’est précisément ce pouvoir de coordination qui leur fait défaut.
Troisième réforme : l’instauration de délais légaux opposables pour toute décision administrative à incidence économique. Pas de réponse dans les 30 jours : accord tacite. Ce mécanisme, appliqué dans plusieurs pays méditerranéens, a prouvé son efficacité pour réduire les délais sans dégrader la qualité des décisions.
La question politique que personne ne pose
Ces réformes ne sont pas complexes sur le plan technique. Elles sont complexes sur le plan politique — parce qu’elles remettent en cause des pratiques, des positions de pouvoir et des habitudes institutionnelles solidement ancrées.
La vraie question n’est donc pas «Que faut-il faire ?». Elle est : «Qui a intérêt à ce que rien ne change ?» La réponse à cette question explique pourquoi les diagnostics se succèdent depuis quinze ans sans que les réformes suivent.
La Tunisie n’est pas condamnée à l’inertie administrative. D’autres pays, avec des points de départ similaires, ont réformé leur environnement des affaires en moins de cinq ans — le Rwanda, la Géorgie, le Maroc sur certains segments — et en ont tiré des gains de croissance mesurables.
Le potentiel de la Tunisie n’est pas une promesse d’avenir. C’est une réalité présente que l’administration empêche de se concrétiser. Changer cela, c’est possible. La question est de savoir si c’est voulu.
L’ingénierie avant les discours
Chaque grande réforme administrative commence par une décision politique claire, suivie d’un calendrier précis et d’indicateurs de résultat opposables. Pas d’un comité de réflexion de plus. Pas d’un rapport supplémentaire. Une décision, un calendrier, une obligation de résultat.
La Tunisie a aujourd’hui tous les éléments pour construire cela. Les modèles existent. Les compétences techniques sont disponibles. L’urgence est réelle — et croissante.
D’autres pays ont transformé en moins d’une décennie une administration pesante en avantage compétitif. La Tunisie peut faire de même. Mais l’histoire économique ne retient pas les pays qui avaient du potentiel — elle retient ceux qui ont eu le courage de s’en saisir.
Les rapports s’accumulent. Les diagnostics sont posés. Ce qui manque désormais, ce n’est ni l’expertise ni les modèles : c’est la décision. Et le temps presse. **
* Ingénieur en informatique, cadre d’une banque publique.
** Cet article a été rédigé avec l’appui d’un outil d’intelligence artificielle pour la structuration du texte et la vérification de la cohérence des données. Les analyses, les choix éditoriaux et les prises de position sont ceux de l’auteur.
Sources : Banque mondiale (Doing Business, rapports pays 2024-2025) ; Banque africaine de développement (2024-2025) ; FMI (consultations Article IV) ; Country Risk Atlas 2026 ; PNUD (déclarations Abdallah Dardari, 2025).
L’article Tunisie | Un potentiel économique freiné par la bureaucratie est apparu en premier sur Kapitalis.
https://ift.tt/yD59mTk
#COVID19#coronavirus#Covid_19#tunisia#tun#tunisie#news
Commentaires
Enregistrer un commentaire