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Un siècle de féminisme en Tunisie | Rendre visible les invisibles

Il est des livres qui accompagnent leur époque, et d’autres qui la bousculent doucement en lui rappelant ce qu’elle a choisi d’oublier. Le ‘‘Dictionnaire des féministes. Tunisie, un siècle de féminisme’’ (éd. Santillana, Tunis, 2026), ouvrage collectif dirigé par l’historienne Dalenda Larguèche, appartient à cette seconde catégorie. À la fois somme historique, geste mémoriel et intervention dans le débat public, cet ouvrage vient combler un vide ancien : celui de la place des femmes, et plus précisément des luttes féministes dans le récit national tunisien.

Abdelhamid Larguèche *

Il faut bien partir de ce constat simple : l’histoire officielle, telle qu’elle a longtemps été transmise, a laissé peu de place aux femmes en tant qu’actrices à part entière. Elles apparaissent en creux, en arrière-plan, rarement au centre. Et lorsqu’elles y figurent, c’est souvent sous la forme d’exceptions, de figures isolées, presque détachées de toute dynamique collective. Le mérite premier de ce dictionnaire est précisément de rompre avec cette logique de l’exception pour restituer une continuité, une densité, une pluralité.

Une cartographie inédite des engagements

À travers plus d’une centaine de notices biographiques et une série d’entrées thématiques, le livre compose une véritable cartographie du féminisme tunisien sur près d’un siècle. On y croise des pionnières de l’émancipation, des militantes de l’indépendance, des figures du monde associatif, des intellectuelles, des artistes. Mais surtout, on y découvre des trajectoires parfois méconnues, des engagements discrets, des formes d’action qui ne relèvent pas toujours du militantisme classique mais qui ont, chacune à leur manière, contribué à transformer les normes sociales.

C’est là l’un des apports les plus précieux de l’ouvrage : montrer que le féminisme ne se réduit pas à quelques grandes figures ou à quelques moments spectaculaires, mais qu’il s’inscrit dans une multitude de pratiques, de prises de parole, de résistances souvent invisibles. En cela, le dictionnaire ne se contente pas de documenter une histoire ; il en change le regard.

Il faut aussi saluer l’effort de mise à disposition. Dans un champ longtemps réservé aux spécialistes, le livre parvient à rester accessible sans renoncer à la rigueur. Il peut être lu par un large public, sans sacrifier la complexité des enjeux. Cette volonté de transmission est essentielle : elle permet de faire sortir l’histoire du féminisme du cercle académique pour l’inscrire dans un horizon plus large, celui du débat citoyen.

Une définition du féminisme à l’épreuve

Mais un tel projet, par son ampleur même, ne peut éviter certaines tensions. Et c’est peut-être dans ces tensions que réside son intérêt critique.

La première tient à la définition du féminisme adoptée par l’ouvrage. En optant pour une approche large et inclusive, les auteurs ont fait le choix d’englober des figures aux engagements très variés, parfois indirects. Cette ouverture a une vertu évidente : elle permet de rendre justice à des parcours qui, sans se revendiquer explicitement du féminisme, ont néanmoins contribué à faire évoluer la condition des femmes.

Mais elle soulève aussi une question : à partir de quel moment parle-t-on de féminisme ?

En élargissant le périmètre, ne risque-t-on pas de diluer ce qui fait la spécificité du féminisme comme projet critique, comme contestation structurée des rapports de pouvoir ? Autrement dit, à vouloir inclure, ne court-on pas le risque de perdre en lisibilité ce que l’on gagne en exhaustivité ?

L’ombre portée du «féminisme d’État»

Une deuxième tension traverse l’ouvrage : celle du rapport à l’État. L’histoire tunisienne est marquée par un phénomène singulier souvent qualifié de «féminisme d’État», notamment à partir de l’indépendance. Les réformes juridiques, en particulier le Code du statut personnel, ont constitué des avancées majeures, faisant de la Tunisie un cas à part dans la région.

Le dictionnaire rend compte de cette dynamique, mais il en laisse en retrait les ambivalences. Car ce féminisme porté par le haut s’est accompagné d’un encadrement strict du champ associatif et d’une limitation de l’autonomie des mouvements féminins. Les droits ont été accordés, mais dans un cadre contrôlé. L’émancipation a été promue, mais sans toujours accepter la contestation.

Cette contradiction, pourtant centrale, aurait mérité d’être plus frontalement interrogée, tant elle structure en profondeur l’histoire du féminisme tunisien.

Une histoire qui s’arrête au seuil du présent

Une troisième interrogation tient au découpage chronologique. En choisissant de s’arrêter à la veille de 2011, l’ouvrage opte pour une prudence méthodologique compréhensible : la période postrévolutionnaire, encore en cours, nécessite sans doute un autre type d’analyse. Mais ce choix laisse le lecteur à la lisière d’un moment décisif.

Car depuis 2011, les questions féministes ont connu en Tunisie de profondes recompositions : diversification des acteurs, renouvellement des formes de mobilisation, émergence de nouveaux enjeux. En creux, le dictionnaire fait apparaître la nécessité d’un prolongement, d’une seconde étape qui viendrait éclairer ce présent encore mouvant.

Un livre qui ouvre plus qu’il ne conclut

Faut-il voir dans ces limites des faiblesses ? Ce serait aller trop vite. Elles sont aussi le signe d’un ouvrage qui ne cherche pas à clore le débat, mais à l’ouvrir. Car le ‘‘Dictionnaire des féministes’’ ne prétend pas livrer une vérité définitive. Il propose une base, un socle, un point de départ.

Dans un contexte où les questions liées aux droits des femmes continuent de susciter débats et tensions, où les acquis sont parfois présentés comme allant de soi ou, à l’inverse, remis en question, rappeler l’histoire des luttes est un acte profondément politique. Non pas au sens partisan, mais au sens où il s’agit de redonner de la profondeur au présent.

En redonnant des noms, des parcours, des voix à celles qui ont fait bouger les lignes, ce dictionnaire nous rappelle une chose essentielle : rien n’a été donné, tout a été conquis. Et ce qui a été conquis peut toujours être rediscuté, transformé, prolongé.

«Un livre qui n’achève pas l’histoire, mais qui oblige, désormais, à ne plus jamais l’écrire sans elles.»

* Historien, membre du Conseil scientifique du dictionnaire.

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