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‘‘Revolusi’’: l’Indonésie, prototype des guerres de libération de l’ère moderne

L’Indonésie a cette particularité d’être le premier pays à avoir proclamé son indépendance unilatéralement dès la fin de la seconde guerre mondiale. Colonie hollandaise depuis le XVIIe siècle et appelée Indes Néerlandaises, à l’origine principal fournisseur en épices, puis en thé, café, sucre et cacao, son importance s’est accrue à l’ère industrielle avec la découverte d’importants gisements de pétrole et de métaux rares.

Par Dr Mounir Hanablia

L’établissement de l’ordre colonial basé sur le libre accès aux richesses pour les Européens et leurs intermédiaires, la propriété inégale des terres, et garanti par une armée de mercenaires locaux, particulièrement Sud Moluquois, s’est accompagné d’une discrimination juridique et d’une stratification sociale stricte au sein de laquelle les Européens (puis les Japonais) occupaient le haut de l’échelle, suivis par les Indo-néerlandais (métis), les Chinois, les autochtones indonésiens constituant les plus basses castes.

Évidemment la connaissance de la langue du colonisateur constituait la clé de l’entrée dans l’administration, dont seul l’accès aux écoles néerlandophones permettait l’acquisition et la maîtrise. Mais c’est par le biais de l’enseignement que l’ordre colonial discriminatoire traduit par l’accès à l’apprentissage d’une langue étrangère, allait être remis en cause, d’abord par la formation d’associations culturelles souvent musulmanes, ensuite d’écoles enseignant à côté du néerlandais, le malais considéré comme la langue parlée dans tout l’archipel.

Naissance du sentiment national

L’une des écoles les plus célèbres de l’histoire du pays fut ainsi celle du port de Surabaya, qui eut pour élèves quelques unes des plus hautes personnalités politiques de l’indépendance, tels Soekarno, Musso, Sjahrir et d’autres. Son directeur fut il est vrai un tribun populaire hors pair.

Curieusement c’est à partir de ce pensionnat de Surabaya que naquirent les trois grands courants politiques indonésiens, nationaliste, islamiste, et communiste, réunis autour des principes de ce qu’on a dénommé pancasila, l’unité dans la diversité.

Les troubles sociaux dans la colonie débutèrent dans les années 1920 par le biais du syndicat des cheminots et entraînèrent en 1926 une sévère répression avec la déportatation en Nouvelle Guinée, à Sumatra et en Hollande de tous les opposants à l’ordre colonial.

Néanmoins c’est à partir des années 1930 que le terme Indonésie fut introduit par des étudiants inscrits dans des universités aux Pays-Bas, pour parler de leur pays dans le journal qu’ils avaient créé. Ce sont ces étudiants-là qui lors de l’invasion et de l’occupation de la Hollande en 1940 allaient paradoxalement se montrer les plus actifs dans la résistance antinazie; cela ne leur vaudrait aucune reconnaissance. Mais l’Indonésie allait connaître à partir de 1942 trois années d’occupation japonaise dont elle sortirait psychologiquement transformée.

Cette occupation n’était en réalité pas inéluctable. Mais c’est l’entêtement des Hollandais à s’aligner sur l’embargo anglo-américain au lieu de respecter ses accords avec le Japon qui jeta ce dernier dans son entreprise de conquête du Sud afin de s’assurer le contrôle des puits de pétrole et des mines de métaux nécessaires au ravitaillement de son industrie et de sa marine.

Dans les faits le slogan «L’Asie aux Asiatiques» ne fut rien de moins que «Tout pour le Japon»; les réquisitions de produits alimentaires au bénéfice des Japonais, les actes de résistance causés par l’enlèvement des femmes par les soldats et les représailles firent quatre millions de morts.

Néanmoins et pour donner le change les Japonais contrairement aux Hollandais prirent sur eux d’éduquer les Indonésiens en organisant un enseignement de masse en japonais , et en assurant les rudiments d’une formation militaire à la jeunesse dans la perspective d’une résistance à un débarquement allié.

Ainsi lors de la capitulation du Japon, des centaines de milliers de jeunes, les pemuda, armés au minimum de lances de bambous, pouvaient exiger l’indépendance immédiate et sans conditions. Qui furent- ils? Des jeunes des campagnes, des désœuvrés des villes, des bandits, mais aussi des membres des associations islamiques travaillées par la propagande japonaise ainsi que bien entendu des communistes à la recherche d’une opportunité révolutionnaire. Face à eux un leader comme Soekarno qui avait collaboré avec les Japonais ne pouvait faire le poids que dans une certaine mesure.

En route vers l’indépendance

C’est ainsi qu’en août 1945 l’indépendance fut proclamée contre sa volonté alors que les Hollandais se préparaient à réoccuper le pays.

En réalité, les Américains ayant préféré prendre pied aux Philippines, c’est au Asian South East Command britannique présidé par Lord Mountbatten qu’échut la mission humanitaire de libérer les détenus européens, et de désarmer l’armée japonaise (150.000 hommes) en Indonésie. Cette mission radicalisa la jeunesse qui y vit une nouvelle occupation étrangère de son pays, et les troubles qui s’ensuivirent furent appelés Bersiap; d’aucuns considèrent ce terme comme un euphémisme aux exactions endurées par les Européens, les Chinois, les Eurasiens, et les Sud-moluquois, mais ces violences durèrent deux mois et à ce titre furent plutôt exceptionnelles. Ses tentatives pour mettre la main sur les dépôts d’armes et de munitions japonais aboutirent à des batailles rangées et à l’intervention des troupes britanniques en soutien à l’armée impériale. Mais entretemps les Indonésiens avaient récupéré un armement important.

C’est pourquoi l’affaire du drapeau hollandais de Surabaya ne fit qu’envenimer la situation, en impliquant davantage les Britanniques après la mort de l’un de leurs généraux. De guerre lasse, ils décidèrent finalement de confier les territoires qu’ils détenaient aux Hollandais. Les négociations qui s’engagèrent entre ces derniers et le gouvernement nationaliste de Soekarno aboutirent aux accords de Linggajati que la puissance coloniale ne se révéla nullement désireuse de respecter en engageant ce qui fut appelé la première action de police contre les régions tenues par les nationalistes.

Là-dessus les Etats-Unis d’Amérique décidèrent de jouer les bons offices par le biais de l’Onu dont ce fut la première mission de maintien de la paix. Un second accord de paix nettement à l’avantage des Hollandais fut signé sur un bateau de guerre américain, le Renville, mais il provoqua des dissensions graves parmi les Indonésiens dont un soulèvement qualifié de communiste à Mediun fut écrasé par l’armée, alors qu’une guérilla islamiste prenait le maquis, et celui-ci allait perdurer pendant quatorze années. Cela n’empêcha pas la deuxième «opération de police» hollandaise qui grâce à l’aviation et aux parachutistes aboutit à la prise de Yogyakarta la capitale révolutionnaire et à l’emprisonnement de tous les dirigeants indonésiens à Sumatra.

Néanmoins l’écrasement du soulèvement communiste avait entraîné un revirement total des Etats-Unis en faveur des nationalistes indonésiens et du soutien à l’exigence de l’indépendance à laquelle les Hollandais furent priés de se soumettre sous peine de se voir priver des bénéfices du plan Marshall et de l’aide militaire de l’Otan.

Les Hollandais avaient l’espoir de voir les entités régionales fédérées qu’elles avaient créées se ranger de leur côté mais celles-ci choisirent de s’aligner sur le camp nationaliste. Il est vrai que les exactions commises par les troupes hollandaises contre les populations civiles indonésiennes, en particulier par le tristement célèbre Westerling, avaient creusé un fossé infranchissable avec les colonisateurs que leurs exigences de dommages de guerre n’ont fait qu’élargir.

Finalement les accords de paix de la Haye de 1949 mirent fin au conflit et le gouvernement indonésien libéré fut rétabli dans ses fonctions. L’affaire de l’Ouest de la Nouvelle Guinée fut finalement conclue avec l’attribution en 1962 par l’Onu de cette province aux Indonésiens.

La question qui se pose est évidemment de savoir comment les hommes politiques d’un pays qui a souffert ainsi de l’occupation nazie ont pu envoyer immédiatement après la guerre leur armée mater un peuple en lutte pour sa liberté en leur infligeant des exactions pires que celles dont ils avaient eu eux-mêmes à souffrir.

L’affaire prit des proportions graves dans la psyché batave au point pousser des résistants aux nazis, dont l’un qualifié de «soldat d’Orange», à organiser un coup d’État, décommandé in extremis, pour empêcher tout abandon éventuel de la colonie.

Il est vrai que l’établissement d’une hiérarchie de l’horreur dont quatre années de nazisme constituent le degré ultime a permis aux puissances coloniales de relativiser les exactions dont durant des siècles elles se sont rendues coupables contre les peuples allogènes. Et l’occupation japonaise de l’Indonésie fut bien plus horrible et eut un prix humain bien plus lourd  que tout ce que connut la population néerlandaise sous l’occupation allemande.

A la décharge du peuple hollandais, des nombreux appelés désertèrent et combattirent aux côtés des leurs adversaires, dont ils admettaient la justesse de la cause, et ils le payèrent  par de lourdes peines et des condamnations, alors que les responsables des massacres coloniaux connurent paradoxalement honneurs et promotions.

Quatre vingt ans après les faits, la question des exactions coloniales continue de susciter les violentes réactions du chauvinisme nationaliste néerlandais, et le déni de l’Etat.

Une onde de choc à portée mondiale

Evidemment tout ceci annonçait ce qui se passerait ultérieurement en Algérie. Et on peut se demander dans quelle mesure l’armée française en avril 1961 s’était inspirée du précédent hollandais pour tenter de renverser de Gaulle.

L’autre question est de tenter de comprendre comment des populations aussi disparates que celles de l’archipel indonésien ont pu accepter de se fédérer en une entité politique unique.

Certes, il y a eu les soulèvements d’Aceh, de West Sumatra, du Nord des Célèbes, et du Sud des Moluques. Mais jusqu’à présent la République d’Indonésie tient, et mis à part le Timor Oriental, aucun territoire n’a fait sécession, en dépit d’un puissant mouvement indépendantiste en Nouvelle Guinée.

Enfin la question ultime est évidemment de connaître les conséquences sur l’Histoire de la conférence afro-asiatique de Bandung de 1955. On a prétendu que l’engagement panarabiste de Nasser qui conduisit à la guerre de Suez de 1956 en fut l’une des conséquences, tout comme le mouvement des droits civiques en Amérique et le panafricanisme. On a aussi prétendu que l’idée d’Union européenne est née de l’affaire de Suez.

Quoiqu’il en soit, les évènements d’Indonésie entre 1945 et 1955 semblent avoir influé durablement sur le cours de la politique mondiale; autant que la politique de déforestation massive de Sumatra et de Bornéo sur l’équilibre climatique.         

* Médecin de libre pratique.

‘‘Revolusi : L’Indonésie et la naissance du monde moderne’’ de David Van Reybrouck, traduit par Philippe Noble et Isabelle Rosselin, éd. Actes Sud, 628 pages, septembre 2022.

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