Accéder au contenu principal

Oum Kalthoum ou la mystique du lyrisme oriental

Il y a 50 ans disparaissait Oum Kalthoum, la chanteuse qui avait dominé la scène musicale orientale pendant 50 ans. «l’Astre de l’Orient» («Kawkab Acharq») ou «la Dame», comme l’appelait le Général Charles De Gaulle, avait emporté avec elle des techniques vocales que personne ne pourrait enseigner aujourd’hui. Elle avait une maîtrise totale des maqams arabes, presque totalement disparus du répertoire des chanteurs d’aujourd’hui…

Helal Jelali *

Oum Kalthoum était la seule à maîtriser le maqam Assaba, le plus difficile à exécuter, destiné aux instruments comme la flûte et rarement chanté. C’est en 1935, avec la chanson Ala Baladi Mahboub Ouedini concocté par le jeune Riad Al Sunbati qu’elle entre vraiment dans la légende. Pour les vieux fans, El Awela Fel Gharam reste le chef d’œuvre du siècle dernier où elle réussit presque une performance impossible : doubler sa voix, voix du front-nasal venu du dos doublée avec une voix de la poitrine soutenue par la gorge et les joues… 

En 1976, j’étais à Munster, en Allemagne, et je faisais écouter à une amie allemande, Renate Rechtien, future maître de conférence en littérature comparée, cette chanson d’Oum Kalthoum, sa réflexion m’avait abasoudi : «Cette chanson est au même niveau que le Requiem de Mozart, il y une dramaturgie identique»

Nous y sommes, Oum Kalthoum n’est pas une simple chanteuse, c’est une actrice et surtout une grande tragédienne. 

Tous les registres et toutes les gammes

Par miracle, le poème qu’elle chante devient une pièce de théâtre, souvent avec trois rôles, elle-même, aimante et souffrante, en face l’être adoré («îshq», l’amour fou, insensé) et «eux»: ce que les gens pensent de cet amour. Elle «théâtralise» le texte comme dans l’opéra et surtout dans le Bel Canto, très présent à l’Opéra du Caire.

Ne l’oublions pas, aux XIXe et XXe siècles, la communauté italienne était très présente dans la capitale égyptienne. Ce sont des architectes et des maçons italiens qui avaient construit les palais et les bâtiments publics ainsi que les grands hôtels du Caire au XIXe siècle.

On ne peut exclure que la diva ait fréquenté les concerts de la chanteuse lyrique Mounira Al Mahdia qui maitrisait le chant lyrique européen et surtout le Bel Canto, ancêtre de l’Opéra italien. 

Contrairement au chant lyrique occidental où la cantatrice doit s’en tenir à perfectionner un seul registre, le chant oriental classique joue sur tous les registres et les tons et même toutes les gammes… La tessiture est infiniment large : le registre le plus bas (Adna Al Qarar) rejoint rapidement le registre le plus haut (Aqsa Al Jawab).

Oum Khalthoum avait, très jeune, bien maîtrisé le Contre-Alto, cette voix de femme mûre, accompagnée d’une articulation des syllabes et des voyelles d’une clarté sans égal. Chez elle, la synchronisation de l’articulation du texte avec la mélodie reste exceptionnelle. 

L’écoute de la cantatrice égyptienne provoque chez l’auditeur une vraie catharsis au sens freudien du terme: c’est-à-dire une sublimation des pulsions et des passions. La purification presque religieuse  domine les préoccupations inutiles.  L’auditeur est plongé dans la passion  imaginaire, les souvenirs mythiques…

Le chanteur Hani Mehanna avait dit qu’«elle chantait comme si elle faisait ses prières».

Une autre magie, elle réussit à inviter l’auditoire à être son compagnon, son complice, et son soutien. Elle l’aide à libérer ses émotions inavouées et des sentiments enfouis que l’esprit avait enterrés presque pour toujours.

La diva nous invite aussi à  transgresser pour ne pas s’interdire l’amour obsessionnel et la dépendance affective. La passion amoureuse de Shakespeare  (‘‘Roméo et Juliette’’) et la dramaturgie de Sophocle : la vie ne peut être autre chose qu’un drame…

Amour mystique, amour charnel  

Oum Kalthoum avait réussi surtout durant son âge d’or – 1935-1947 – avec le poète Mahmoud Bayram Ettounsi et le compositeur Zakaria Ahmed, à  transposer la cantillation coranique et la mystique du chant religieux – qu’elle avait pratiqué très jeune – dans le chant profane.

Elle nous invite à rejoindre Ibn Al Arabi et Jalal Eddine Roumi pour qui l’amour charnel est une métaphore de l’amour de Dieu.

Un ami m’avait demandé un jour : «Pourquoi Oum Kalthoum est-elle exceptionnelle.» Ma réponse fut simple et banale : «Elle était mystique et avait compris que le lyrisme oriental est le seul espace dans lequel l’imaginaire pouvait s’exprimer sans entraves.» 

On ne peut conclure cet hommage sans citer son vrai premier professeur qu’elle avait fréquenté très peu car il mourut en 1937. C’est lui qui l’avais pris en charge – cours de chant et une dizaine de chanson – : le compositeur juif égyptien Dawood Hosni né Haim Levi.

Enfin un grand regret, l’âge d’or des œuvres de la diva reste méconnu chez beaucoup d’auditeurs : c’était entre 1935 et 1947, des chansons immortelles comme El Awela Fel Gharam, Holm, Ahl Al Hawa, Habibi Yesset Awkatou et El Amal, concoctés parle génie de Bayram Ettounsi et Zakaria Ahmed.

Saluons enfin son courage mental et physique : à partir des années 1960, elle était souvent gravement malade et alitée à  cause de néphrites aiguës très douloureuses. Cela ne l’a pas empêchée de continuer à aller à la rencontre de son public, partout où il la réclamait, du Caire à Tunis, en passant par Paris et Londres.   

* Retraité – Ancien rédacteur en chef à Rfi.

L’article Oum Kalthoum ou la mystique du lyrisme oriental est apparu en premier sur Kapitalis.



https://ift.tt/uyaWwZe
#COVID19#coronavirus#Covid_19#tunisia#tun#tunisie#news

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Environnement : Enjeux géopolitiques de la COP26 à Glasgow

Tweet Share Messenger Le site où se tiendront les pourparlers de la COP26 à Glasgow, en Ecosse, du 31 octobre au 12 novembre 2021 (Crédits photo : @Nidhal Attia). À l’approche de la COP26, la politique climatique mondiale connaît une profusion d’annonces qui seront mises à l’épreuve durant les deux premières semaines du mois de novembre 2021. Entre pays ayant établi des objectifs de neutralité carbone pour 2050 (les États-Unis et l’Union Européenne) et d’autres plutôt vers 2060 (la Russie, la Chine), le défi majeur réside non dans les dates butoirs, mais dans la transformation de ces promesses tonitruantes en de véritables actions concrètes et d’établir des mécanismes de mise en œuvre transparents, capables d’entraîner de réelles réductions des émissions. La société civile internationale interpelle déjà les chefs d’États à atteindre un ‘’vrai zéro’’ fondé sur des transformations réelles pour éviter que ces objectifs de neutralité ne soient des couvertures pour l...

Concert unique « Cordes & Voix » à la Cathédrale de Tunis

Des artistes tunisiens et le prestigieux chœur des Petits Chanteurs de Monaco organisent un concert unique “Cordes & Voix” à la Cathédrale de Tunis. Ce concert, prévu pour samedi 25 octobre à 20h30 est le fruit de deux sessions artistiques d’excellence consacrées au Chant choral, la Direction de chœurs, et à la Musique de chambre. Entrée libre Pour les masterclass de ces sessions, la Fondation Hasdrubal a invité des artistes de renommée internationale : Anaïs Tamisier, Université de musique et des arts du spectacle de Vienne Diane Daly, directrice du département des cordes de l’Académie royale de musique de Dublin Pierre Debat, directeur du chœur des Petits Chanteurs de Monaco Aïda Niati, cheffe de chœur et pédagogue tunisienne Notons que cette soirée musicale est organisée avec le soutien de l’Ambassade de France en Tunisie, l’Institut français de Tunisie, l’Ambassade d’Autriche en Tunisie et du Consulat général de Monaco en Tunisie. L’article Concert unique « Cord...

Le SNJT réclame la libération de Zeghidi & Bssais détenus depuis 500 jours

Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) a appelé, ce mardi 23 septembre 2025, à la libération de Mourad Zeghidi et Borhen Bssais, qui sont détenus depuis 500 jours. Dans un communiqué, le SNJT dénonce une « tentative d’intimidation et de musellement des voix critiques » et pointe du doigt « de graves atteintes aux droits de la défense » , tout en rappelant que les deux journalistes, arrêtés le 11 mai 2024, sont poursuivis dans plusieurs affaires, ce qui leur a valu une première condamnation en janvier 2025, à huit mois de prison sur la base du décret 54. Dénonçant par ailleurs une grave atteinte à la liberté de la presse et la banalisation de celle-ci, le syndicat affirme que « l’un des acquis majeurs de la révolution tunisienne est menacé » et réaffirme donc son engagement total à défendre tous les journalistes et à lutter pour la libération de ceux en détention. Y. N. L’article Le SNJT réclame la libération de Zeghidi & Bssais détenus depuis 500 jours est ap...