Lyon, ex-capitale des Gaules. Le temps d’un week-end, l’ancienne Lugdunum est redevenue le centre d’attention du pays actuellement dirigé par le président de la république Emmanuel Macron. En hommage au jeune étudiant Quentin Deranque, mort suite à son lynchage en localité lyonnaise sur fond d’intolérance politique, le week-end bleu blanc rouge a été placé sous le signe d’un deuil national pas forcément synonyme de recueillement ni de remise en question.
Jean-Guillaume Lozato

Pour commencer, le narratif de l’agression fatale nécessite une mise au point cartographique. Le lieu de l’action est Lyon, deuxième métropole de France. Une aire urbaine étendue sur laquelle se concentre aussi bien des acteurs de l’industrie pétrochimique que des membres de l’activité textile, ou encore des grands groupes liés à l’ingénierie nucléaire. Avec une vie universitaire agitée ces dernières années, à en juger par le harcèlement menaçant s’étant exercé sur le géographe Fabrice Balanche (Université Lyon 2). Car l’on doit composer de nos jours avec des assemblages de plus en plus clivés au niveau territorial et idéologiques, en cette «France des inégalités sociales» pour reprendre la description d’un autre géographe, Christophe Guilluy, auteur de ‘‘La France périphérique’’.
Un déferlement de sauvagerie
En marge de la venue de la militante LFI et eurodéputée Rima Hassan, figure très controversée du paysage politique français, prévue à l’antenne lyonnaise de Science Po, des affrontements se sont produits entre militants d’extrême gauche et d’extrême droite jeunes pour la plupart.
Dans un déferlement de sauvagerie, s’est dégagée une scène à la violence inouïe. Celle du tabassage en groupe d’un jeune homme franco-péruvien nommé Quentin Deranque. Une vraie exécution au regard de la nature des coups administrés qui ont conduit jusqu’au décès de cet étudiant. Un acte odieux indigne d’une grande démocratie occidentale, réputée berceau des Droits de l’Homme. Une patrie de la Liberté confrontée à une schizophrénie politique incarnée par des personnalités contradictoires : citons, entre autres, l’ancien chef des skinheads du groupe Batskin prénommé Serge et nommé… Ayoub, patronyme aussi bien judaïsant qu’islamisant ; dans le même esprit caméléon, nous retrouvons Jean Messiha, né en Égypte et devenu citoyen français tardivement. Sans compter les idiots utiles venus la gauche donneuse de leçons de tolérance ou du front écologiste : Rima Hassan ou la députée Sabrina Sebaihi affirmant devant les médias français que «L’Algérie est une démocratie»…
Deux électrodes aux extrémités
En amont, on ne peut évidemment pas euphémiser sur la propension à créer le désordre de la bipolarité FN/LFI (Front national/La France Insoumise). Deux partis posés comme deux électrodes aux extrémités de la ligne politique française. Le temps du très classique positionnement des bornes gauche/droite ou droite/gauche selon les circonstances des quelques épisodes de cohabitation est révolu. Car de la borne fixe servant de balise le tableau de bord est passé à l’électrode qui court-circuite les pensées. L’agora balbutie entre la dialectique et le manichéisme, que ce soit dans les débats ou dans les urnes. Avec une touche de politiquement correct dans les propos, qui de temps à autre jette la confusion plus qu’elle n’aplanit les choses.
Le FN, lui, suit sa cure de dédiabolisation entreprise depuis environ dix ans, avec pour résultat une image plus lisse et l’élargissement de son électorat.
En aval comme en arrière-plan, l’autre cheval de Troie est incarné par le «mélenchonisme», par référence à Jean-Luc Melonchon, le tonitruant leader du LFI,qui s’agite et agite. S’agite en vociférant, en vitupérant. Agite la substance inflammable qu’est la crise sociale en y ajoutant des notions d’antisémitisme à peine larvé et de solidarité contre l’islamophobie censées contrer de pseudo-injustices par les partis plus traditionnellement majoritaires.
Habib Bourguiba avait affirmé qu’il préférait le coca-cola à la vodka, pendant la guerre froide. Les membres dirigeants de LFI devraient s’en inspirer pour réaliser que la majorité des électeurs français ne désirent vivre ni sous l’Union Soviétique ni sous la Charia, et ce quelles que soient leurs origines ou croyances religieuses.
Récupération idéologique tous azimuts
Si dans un premier temps, la consternation a saisi la plupart des esprits, l’indécence a transparu sur les réseaux sociaux immédiatement après les premiers hommages au défunt. Sur les réseaux sociaux, le lynchage a continué sous sa forme médiatique ; Bruno Gaccio, candidat LFI à Paris, a été l’auteur d’une saillie à la vulgarité impardonnable : «Ses parents ont appris qu’il était mort et qu’il était un gros connard néo-nazi». Quentin militant identitaire, militant nationaliste… Qu’importe la désignation, l’image qui prévaut est celle du martyr pleuré par ses proches. Inévitablement, une récupération idéologique s’est orchestrée. Quelles seront les conséquences à venir ?
Dans l’immédiat, les circonvolutions abondent, à défaut des vrais dialogues. Un climat propice à entretenir les braises d’une vive contestation envers la légitimité du parti LFI, qui pourrait faire l’objet d’un appel à la dissolution. Ce qui pourrait donner des envies de guerre civile aux mauvais perdants.
N’oublions pas que les attentats sporadiques avaient secoué l’Italie de 1969 à 1980, au cours de la période dite des années de plomb où extrémistes de droite et de gauche se livraient bataille.
Les Gilets jaunes étant un lointain souvenir, place à présent aux drapeaux rouges et aux chemises brunes. Avec d’une part Jean-Luc Mélenchon l’activeur suivi de ses activistes. Avec d’autre part, à l’autre bout de l’extrémisme décomplexé, le Front national et Reconquête. Au milieu du ring, un punching-ball monté de toutes pièces avec les Républicains et les Centristes. Cette superposition disgracieuse est coordonnée au chaos qui a régné dans la localité lyonnaise, dans cette France où la notion de vivre-ensemble s’apparente à une expression fourre-tout. Plus qu’à un mot-valise, nous sommes confrontés à une formule devenue un mot-poubelle par la faute des Insoumis. Des irresponsables guidés par Mélenchon l’incendiaire, sur lequel la pyromanie pourrait se retourner. Qu’il pense à l’exemple du moine rigoriste Savonarole qui punissait par le bûcher et qui termina ses jours condamné par cette même punition. Et dont l’influence néfaste a fait commettre l’irréparable aux jeunes interpellés pour l’assassinat de Quentin, pourtant majoritairement français(e)s de souche et fils de supposées bonnes familles bien bourgeoises pour quelques-uns. Deux d’entre eux étant carrément inscrits à la France Insoumise.
Quentin était pourtant facilement rattachable à l’idée de cette «créolisation» défendue et encouragée par le grand chef des Insoumis, puisque d’origine française paternelle et péruvienne maternelle. Ce qui nous indique qu’à partir d’ici, la rhétorique insoumise s’est engagée dans une impasse. Et qu’après l’échec de l’Homo Sovieticus dans l’ex-URSS, l’Homo Franco-Islamicus espéré selon les desiderata électoralistes de Mélenchon ne verra pas le jour.
Il est troublant de s’apercevoir que ce désordre se soit passé en pleine période de polémiques, d’appels au cordon sanitaire envers LFI prononcés par Jordan Bardella et de l’affaire Epstein pour laquelle l’ancien ministre de la Culture Jack Lang a été entendu.
Plus localement, les élections municipales lyonnaises imminentes se profilent comme plus passionnantes et plus clivantes que celles qui animeront l’establishment parisien plus feutré. Car la vie parisienne est plus marquée par la boboïsation. Tandis que l’agglomération lyonnaise demeure marquée par un esprit davantage ouvrier porté si besoin sur l’insurrection (la révolte des Canuts avant la Révolution Française), et à la connotation de plus en plus liée à l’immigration. Le roman ‘‘Le Gône du Chaaba’’, écrit par le franco-algérien Azzouz Begag, en représente un intéressant témoignage, à l’instar du ‘‘Requiem des innocents’’ du franco-italien Louis Calaferte).
L’antichambre des joutes présidentielles est en train de se mettre en place. Cette fois-ci, ce ne sera pas le score du FN qui attisera en premier les curiosités, mais bien l’issue qui risque d’être fatale pour le parti de Mélenchon. Ce dernier a toujours joué sur la confrontation extrême, et s’est entouré de personnalité polémiques. Un déclin est prévisible, et l’électorat franco-musulman si courtisé par Mélenchon et ses collaborateurs risque de se détourner à un moment ou à un autre lorsqu’il comprendra la supercherie d’un leader politicard qui plusieurs années auparavant critiquait sévèrement le port du voile islamique, tout comme le faisait la socialiste Ségolène Royal partie récemment en quête de reconnaissance en Algérie.
Alors, à condition que la lassitude ne paralyse pas les jugements, la France pourra redevenir cet espace de cohabitation et de relative tolérance entre communautés. «Les Français se sont fait la guerre entre eux, en fait. C’est nouveau ça», lance un étudiant franco-marocain sous couvert d’anonymat. Poursuivant, comme pour se justifier : «Les violences cette fois on ne peut pas dire que c’est nous les Maghrébins de banlieue. Et puis Mélenchon et ses amis ils sont hors sujet sur pas mal de trucs». Cette prise de conscience gagnera-t-elle le reste des électeurs arabo-musulmans dont LFI a exploité la naïveté, ce qui peut s’interpréter comme un manque de respect ?
Contrairement à Bouazizi, Deranque ne s’est pas suicidé. Et il n’est pas mort par immolation. C’est son décès qui représente un foyer dont l’incandescence requiert la faculté d’embraser à un moment donné son territoire natal. Oui, la France a trouvé son Bouazizi, Et elle brandit son portrait. Comme il avait été fait pour le vendeur ambulant de fruits et légumes de Sidi Bouzid.
Il est fort regrettable que cet événement soit survenu un an avant les élections présidentielles. Il est infiniment triste qu’une fois encore le monde de l’enseignement ait servi d’espace scénique, malgré l’avertissement suite à la mort par décapitation de l’enseignant en lycée Samuel Paty. Un passage à un cran au-dessus s’est concrétisé en raison de trois facteurs : jeunesse de la victime ; acte non isolé mais collectif ; atteinte à l’intégrité de l’enseignement supérieur du fait de l’irresponsabilité partagée de différents manifestants.
Sur ce triptyque instable repose la nation française. Et sur un équilibre fragile repose la ville de Lyon, qui pourrait se révéler comme l’équivalent hexagonal de Sidi Bouzid, du fait de points communs pas forcément évidents mais réels : une localisation au milieu d’un pays avec une certaine excentration, un foyer historique de contestation (l’axe Lyon/Saint-Etienne pourrait être comparé à l’axe Gafsa/Sidi Bouzid), un point de passage vital facile à instrumentaliser en congestionnant volontairement la circulation automobile à des fins de revendications (le tunnel de Fourvières à Lyon, le passage de l’autoroute trans-maghrébine et est-ouest dans la région de Sidi-Bouzid).
L’article La France tient-elle aussi son Mohamed Bouazizi ? est apparu en premier sur Kapitalis.
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