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Le poème du dimanche | ‘‘Jugurtha’’ de Rimbaud

Quand il écrit ce poème en 1869, Arthur Rimbaud (1854-1891) n’a pas quinze ans ! Le jeune prodige participe à un Concours académique, en latin. Et bien sûr, il le gagne. Son poème, en 75 vers, célèbre le Numide, Jugurtha (160 av J.-C. – 104 av J.-C.) héros de la lutte contre Rome.

En réalité, le jeune poète rend hommage au «second» Jugurtha, l’Emir Abdelkader (1808-1883), héros de la résistance algérienne à la colonisation française de 1830 et qui a duré jusqu’à 1847, date de sa reddition.

La colonisation, présente, dans la littérature, curieusement, n’était pas condamnée, même pas par Victor Hugo ! Etonnant donc ce ‘‘Jugurtha’’, mais qui prédit l’engagement et la révolte de Rimbaud, qui rejoindra La Commune de Paris à 16 ans, en 1970. Autre événement historique qu’il célèbrera dans de nombreux poèmes.    

Tahar Bekri

Il naît dans les montagnes de l’Arabie un enfant, qui est grand ;
et la brise légère a dit : « Celui-là est le petit-fils de Jugurtha !… »

Il y avait peu de temps que s’était élevé dans les airs
celui qui bientôt pour la nation et la patrie arabe devait être
le grand Jugurtha, quand son ombre apparut à ses parents
émerveillés, au-dessus d’un enfant, – l’ombre du grand Jugurtha ! –
et raconta sa vie et proféra cet oracle :
«O ma patrie ! ô ma terre défendue par mes peines !…»
Et sa voix, interrompue par le zéphyr, se tut un moment…
« Rome, auparavant impure tanière de nombreux bandits,
avait rompu ses murs étroits, et, répandue tout à l’entour,
s’était annexé, la scélérate ! les contrées voisines.
Puis elle avait embrassé dans ses bras rob0ustes l’univers,
et l’avait fait sien. Beaucoup de nations refusèrent
de briser le joug fatal : celles qui prirent les armes
répandaient leur sang à l’envi, sans succès,
pour la liberté de la patrie : Rome, plus grande que l’obstacle,
brisait les peuples, quand elle ne faisait pas alliance avec les cités.»

Il naît dans les montagnes de l’Arabie un enfant, qui est grand ;
et la brise légère a dit : «Celui-là est le petit-fils de Jugurtha !… »

«Moi-même, longtemps, j’avais cru que ce peuple possédait une âme
noble ; mais quand, devenu homme, il me fut permis
de voir cette nation de plus près, une large blessure se révéla
à sa vaste poitrine !… – Un poison funeste s’était insinué
dans ses membres : la fatale soif de l’or !… Tout entière sous les armes,
en apparence !… – Cette ville prostituée régnait sur toute la terre :
c’est moi qui ai décidé de me mesurer avec cette reine, Rome !
J’ai regardé avec mépris le peuple à qui obéit l’univers !… »

Il naît dans les montagnes de l’Arabie un enfant, qui est grand ;
et la brise légère a dit : «Celui-là est le petit-fils de Jugurtha !…»

«Car lorsque Rome eut entrepris de s’immiscer
dans les conseils de Jugurtha pour tenter de s’emparer peu à peu par ruse
de ma patrie, conscient, j’aperçus
les chaînes menaçantes, et je résolus de résister à Rome :
je connus les profondes douleurs d’un cœur angoissé !
Ô peuple sublime ! mes guerriers ! ma sainte populace !
Cette terre, la reine superbe et l’honneur de l’univers,
cette terre s’effondra, – s’effondra, soûlée par mes présents.
Oh ! comme nous avons ri, nous, Numides, de cette ville de Rome !
Ce barbare de Jugurtha volait dans toutes les bouches :
Il n’y avait personne qui pût s’opposer aux Numides !…»

Il naît dans les montagnes de l’Arabie un enfant, qui est grand ;
et la brise légère a dit : «Celui-là est le petit-fils de Jugurtha !…»

«C’est moi qui, convoqué, ai eu la hardiesse de pénétrer en territoire
romain et jusque dans leur ville, Numides ! A son front superbe
j’ai appliqué un soufflet, j’ai méprisé ses troupes mercenaires.
– Ce peuple enfin s’est levé pour prendre ses armes, longtemps en oubli.
Je n’ai pas déposé le glaive. Je n’avais nul espoir
de triompher ; mais du moins j’ai pu rivaliser avec Rome !
J’ai opposé des rivières, j’ai opposé des rochers aux bataillons
romains : tantôt ils luttent dans les sables de Libye,
tantôt ils emportent des redoutes perchées au sommet d’une colline.
Souvent ils teignirent de leur sang versé les campagnes de mon pays ;
et ils restent confondus devant la ténacité inaccoutumée de cet ennemi… »

Il naît dans les montagnes de l’Arabie un enfant, qui est grand ;
et la brise légère a dit : «Celui-là est le petit-fils de Jugurtha !… »

«Peut-être aurais-je fini par vaincre les cohortes ennemies…
Mais la perfidie de Bocchus… À quoi bon en rappeler davantage ?
Content, j’ai quitté ma patrie et les honneurs royaux,
content d’avoir appliqué à Rome le soufflet du rebelle.
– Mais voici un nouveau vainqueur du chef des Arabes,
la France !… Toi, mon fils, si tu fléchis les destins rigoureux,
tu seras le vengeur de la Patrie ! Peuplades soumises, aux armes !
Qu’en vos cœurs domptés revive l’antique courage !
Brandissez de nouveau vos épées ! Et, vous souvenant de Jugurtha,
repoussez les vainqueurs ! versez votre sang pour la patrie !
Oh ! que les lions arabes se lèvent pour la guerre,
et déchirent de leurs dents vengeresses les bataillons ennemis !
Et toi, grandis, enfant ! Que la Fortune favorise tes efforts !
Et que le Français ne déshonore plus les rivages arabes !…»

Et l’enfant en riant jouait avec son épée recourbée…

II

Napoléon !… Oh ! Napoléon !… Ce nouveau Jugurtha
Est vaincu !… Il croupit, enchaîné, dans une indigne prison !
Voici que Jugurtha se dresse à nouveau dans l’ombre devant le guerrier
et d’une bouche apaisée lui murmure ces mots :
«Rends-toi, mon fils, au Dieu nouveau ! Abandonne tes griefs !
Voici surgir un meilleur âge… La France va briser
tes chaînes… Et tu verras l’Algérie, sous la domination française,
prospère !… Tu accepteras le traité d’une nation généreuse,
grand aussitôt par un vaste pays, prêtre
de la Justice et de la Foi jurée… Aime ton aïeul Jugurtha
de tout ton cœur… Et souviens-toi toujours de son sort !

III

Car c’est le Génie des rivages arabes qui t’apparaît !»

Rimbaud Jean-Nicolas-Arthur, externe au collège de Charleville. Professeur : M. Duprez.

Traduit du latin par Jules Mouquet, Rimbaud, ‘‘Œuvres complètes’’, Classiques Modernes, 1999.

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