Le 31 mai 1956, à peine deux mois après l’indépendance, le jeune État tunisien prenait l’une des décisions les plus audacieuses de son histoire : la liquidation de la Djemaïa des Habous et le transfert des habous publics au domaine de l’État. Un an plus tard, le décret du 18 juillet 1957 abolissait définitivement les habous privés et mixtes.
Abdelhamid Larguèche *

Soixante-dix ans après, cette réforme continue de diviser. Fut-elle une nécessité historique ou une violence infligée à une institution pluriséculaire profondément enracinée dans la société tunisienne ? A-t-elle permis, au contraire, l’entrée véritable de la Tunisie dans la modernité politique et économique ?
Pendant des siècles, le système des habous avait constitué l’une des structures vitales de la société. Il finançait mosquées, zaouïas, médersas, fontaines et œuvres charitables. Il organisait le monde rural, protégeait des terres collectives et préservait parfois les patrimoines familiaux. Au milieu du XIXe siècle, les terres habous représentaient près du tiers des surfaces cultivables.
Un réseau de protection sociale avant la lettre
Instrument de cohésion sociale et de solidarité dans une société où l’État intervenait peu, les habous formaient, à travers confréries et fondations pieuses, un véritable réseau de protection sociale avant la lettre.
Pourtant, dès le XIXe siècle, ses faiblesses devenaient criantes. Mal gérés, souvent improductifs, parfois ruinés, de nombreux biens habous freinaient le développement. Les réformateurs eux-mêmes — de Kheïreddine à Mohamed Bayram V — en avaient conscience. La création de la Djemaïa des Habous en 1874 visait déjà à rationaliser cette immense richesse foncière.
La colonisation aggrava la crise. Le protectorat utilisa les mécanismes du habous, notamment l’enzel, pour faciliter la spoliation des terres au profit de la colonisation européenne. Dans le même temps, l’agriculture moderne introduisait des techniques et une productivité qui rendaient plus visible encore l’immobilisme d’une partie du monde rural traditionnel.
Le contraste devint saisissant : tandis que les médinas s’enfonçaient dans la dégradation, les nouveaux quartiers modernes s’étendaient souvent sur d’anciens terrains habous. Ce qui avait été un facteur d’organisation sociale apparaissait désormais comme un puissant facteur d’inertie.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la décision de 1956. Loin d’être une mesure improvisée ou purement idéologique, elle faisait partie d’un projet global de transformation de la société : enseignement moderne, réforme du statut personnel, unification judiciaire, construction d’un État social et développementaliste.
Sur le plan économique et social, l’abolition visait à libérer la terre de contraintes juridiques qui entravaient sa mise en valeur. Dans les campagnes, il s’agissait de transformer l’occupant précaire en propriétaire investi. Dans les villes, il fallait redonner de la fluidité à un tissu urbain paralysé par l’enchevêtrement des statuts fonciers.
Le modèle centralisateur de l’Etat moderne
Cette réforme n’en demeure pas moins ambiguë. En absorbant les habous, l’État moderne a certes acquis les moyens d’une politique nationale ambitieuse, mais il a aussi privé la société civile d’instruments anciens d’action collective et de solidarité autonome. Le modèle centralisateur tunisien a accompli des progrès remarquables en éducation, santé et émancipation, tout en réduisant considérablement les espaces d’initiative citoyenne.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus de regretter l’ancien système, devenu largement inadapté, ni de le réhabiliter tel quel. L’histoire ne repasse pas les plats. Il est cependant légitime de s’interroger sur le vide institutionnel et culturel laissé par la disparition de ces formes d’organisation sociale intermédiaire.
Les sociétés contemporaines redécouvrent partout la valeur des fondations, des associations et des initiatives citoyennes dans les domaines de la solidarité, de la culture et du patrimoine. La Tunisie gagnerait à créer un cadre juridique moderne qui permette à la société civile de retrouver une capacité d’initiative réelle, tout en respectant les exigences contemporaines de transparence, de gouvernance et de rationalité économique.
L’abolition des habous fut une rupture nécessaire en 1956. Elle a permis à la Tunisie de briser des structures devenues obstacles à la modernisation. Mais toute rupture appelle, avec le temps, un nouvel équilibre ; entre État et société, entre rationalité publique et vitalité civile, entre modernisation et enracinement.
* Historien.
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