Accéder au contenu principal

‘‘Alouette, jolie alouette’’ de Habib Selmi | Les petits mystères du quotidien

Même s’il n’est pas honoré comme il le mérite dans son propre pays, où il passerait presque inaperçu dans la rue, Habib Selmi reste le romancier tunisien le plus en vue, le plus lu et le plus célébré à l’étranger. Il est, en tout cas, l’auteur arabophone tunisien le plus traduit dans les langues du monde et le plus publié à l’étranger. Dans son nouveau roman ‘‘أيتها القبرة’’ (Alouette, jolie alouette !), paru aux éditions Dar Al Adab (Beyrouth, 2025, 229 pages), on retrouve ses atmosphères intimistes où les éléments du quotidien finissent par se draper d’un voile de mystère et d’étrangeté.

Ridha Kefi

On retrouve aussi dans ce treizième roman les thématiques chères au romancier, professeur d’arabe de son état qui vit à Paris depuis le début des années 1980 : la douce douleur de l’exil, la nostalgie de l’enfance, dans le village d’El Âla, au cœur de la campagne kairouanaise, et le choc des cultures, exprimé chez lui sans animosité ni violence, comme une quête de soi à travers l’autre, comme une volonté de savoir et un besoin de reconnaissance.

A travers la multiplicité des personnages, la complexité des situations et la diversité des destins qu’il raconte, on retrouve toujours dans ses romans, au fil des mots, des éléments autobiographiques, mais qui sont soigneusement noyés dans le cours de la narration. En fait, Habib Selmi ne fait que se raconter lui-même, exprimer ses désirs, ses frustrations et son angoisse de la mort qui rode partout dans ses récits, mais sans se découvrir vraiment, en se glissant, subrepticement et imperceptiblement, dans la peau de ses personnages.

Dans ce nouveau roman, le narrateur prénommé Mohamed est un sexagénaire, Tunisien vivant en France depuis des décennies, marié à une Française et père d’un enfant lui-même marié et qui lui a donné un petit-enfant. C’est un retraité solitaire, imaginatif, suspicieux et rêveur qui vient de perdre son épouse et tente de lui survivre, difficilement, en cherchant à donner un sens à tous ses faits et gestes. S’il se donne pour mission de s’occuper de Jocelyne, sa belle-mère nonagénaire qui vit seule dans un village loin de Paris, c’est par respect pour la mémoire de la défunte Dominique. Mais peu à peu, sa relation avec la vieille dame prend une tournure inattendue : l’intérêt succédant à la curiosité, ses allers-retours entre Paris et Le Tronchet deviennent un pèlerinage quasi-hebdomadaire.

Entre aveux, confessions et silences, les dits et non-dits des deux complices finissent par donner une certaine densité aux petits mystères du quotidien. L’intrusion d’un troisième personnage, Bernard, dans la vie de cet improbable «couple» vient perturber l’ordre précaire où Mohamed a semblé, un moment, se complaire, avant que la mort ne vienne, encore une fois, remettre les choses à leur place.

A soixante-dix ans passés, Habib Selmi traite désormais des thématiques de son âge : la vieillesse, le corps qui lâche, le désir toujours vif, le cœur qui résiste et la mort tapie dans tous les coins. Mais sa réflexion est légère, calme, apaisée, sereine et lumineuse, celle de l’acceptation du temps qui fuit et du monde qui vacille.

Un roman d’une rare sensibilité qui vous tient en haleine sans véritable intrigue, rien que le mystère recommencée de la vie. Merci Habib Selmi, et continuez de nous émouvoir par les petits riens qui illuminent nos vies comme cette alouette posée sur le rebord de la fenêtre qui ouvre et ferme le roman.

L’article ‘‘Alouette, jolie alouette’’ de Habib Selmi | Les petits mystères du quotidien est apparu en premier sur Kapitalis.



https://ift.tt/BOHXKUM
#COVID19#coronavirus#Covid_19#tunisia#tun#tunisie#news

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Environnement : Enjeux géopolitiques de la COP26 à Glasgow

Tweet Share Messenger Le site où se tiendront les pourparlers de la COP26 à Glasgow, en Ecosse, du 31 octobre au 12 novembre 2021 (Crédits photo : @Nidhal Attia). À l’approche de la COP26, la politique climatique mondiale connaît une profusion d’annonces qui seront mises à l’épreuve durant les deux premières semaines du mois de novembre 2021. Entre pays ayant établi des objectifs de neutralité carbone pour 2050 (les États-Unis et l’Union Européenne) et d’autres plutôt vers 2060 (la Russie, la Chine), le défi majeur réside non dans les dates butoirs, mais dans la transformation de ces promesses tonitruantes en de véritables actions concrètes et d’établir des mécanismes de mise en œuvre transparents, capables d’entraîner de réelles réductions des émissions. La société civile internationale interpelle déjà les chefs d’États à atteindre un ‘’vrai zéro’’ fondé sur des transformations réelles pour éviter que ces objectifs de neutralité ne soient des couvertures pour l...

Concert unique « Cordes & Voix » à la Cathédrale de Tunis

Des artistes tunisiens et le prestigieux chœur des Petits Chanteurs de Monaco organisent un concert unique “Cordes & Voix” à la Cathédrale de Tunis. Ce concert, prévu pour samedi 25 octobre à 20h30 est le fruit de deux sessions artistiques d’excellence consacrées au Chant choral, la Direction de chœurs, et à la Musique de chambre. Entrée libre Pour les masterclass de ces sessions, la Fondation Hasdrubal a invité des artistes de renommée internationale : Anaïs Tamisier, Université de musique et des arts du spectacle de Vienne Diane Daly, directrice du département des cordes de l’Académie royale de musique de Dublin Pierre Debat, directeur du chœur des Petits Chanteurs de Monaco Aïda Niati, cheffe de chœur et pédagogue tunisienne Notons que cette soirée musicale est organisée avec le soutien de l’Ambassade de France en Tunisie, l’Institut français de Tunisie, l’Ambassade d’Autriche en Tunisie et du Consulat général de Monaco en Tunisie. L’article Concert unique « Cord...

Le SNJT réclame la libération de Zeghidi & Bssais détenus depuis 500 jours

Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) a appelé, ce mardi 23 septembre 2025, à la libération de Mourad Zeghidi et Borhen Bssais, qui sont détenus depuis 500 jours. Dans un communiqué, le SNJT dénonce une « tentative d’intimidation et de musellement des voix critiques » et pointe du doigt « de graves atteintes aux droits de la défense » , tout en rappelant que les deux journalistes, arrêtés le 11 mai 2024, sont poursuivis dans plusieurs affaires, ce qui leur a valu une première condamnation en janvier 2025, à huit mois de prison sur la base du décret 54. Dénonçant par ailleurs une grave atteinte à la liberté de la presse et la banalisation de celle-ci, le syndicat affirme que « l’un des acquis majeurs de la révolution tunisienne est menacé » et réaffirme donc son engagement total à défendre tous les journalistes et à lutter pour la libération de ceux en détention. Y. N. L’article Le SNJT réclame la libération de Zeghidi & Bssais détenus depuis 500 jours est ap...