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Tahar Bekri remonte à rebours le fleuve du temps

Après ‘‘Le battement des années’’ et ‘‘Mon pays, le braise et la brûlure’’, ses deux derniers recueils de poésie, publiés en 2025, chez El Manar, Tahar Bekri surprend ses lecteurs avec la parution de son premier récit, ‘‘Je te revois, père’’, tournant le dos aux versets et à l’univers cristallisé de la strophe, au profit d’une narration fluide, dense et assurée.

Salah El Gharbi *

Ainsi, affranchi des contraintes formelles, mais toujours tourmenté par le temps qui passe, il se décide à poursuivre sa quête, en remontant «à rebours», le fleuve du temps, l’occasion de renouer le lien avec les siens, ces êtres chers qui lui ont donné la vie, tout en chantant la terre qui l’avait vu naître.

Néanmoins, et alors que dans ‘‘Le battement des années’’, l’évocation des vieux souvenirs de ses années parisiennes et de ses séjours bretons est, souvent, veloutée et chatoyante, dans ‘‘Je te revois mon père’’, les réminiscences, quant à elles, charrient un profond chagrin, doublé d’un pénible et douloureux sentiment de nostalgie, ce qui affuble le texte d’une tonalité assez grave, accentuée par une mélodieuse tristesse.

Ainsi, dans ce nouvel ouvrage qui se présente sous la forme d’une triade, notre narrateur-poète, l’armure fendue, donne libre cours à ses émois, sans pour autant cesser d’être, à la fois, tendre et lucide, cherchant à partager avec le lecteur le bilan d’une destinée assez mouvementée.

En fait, le récit comporte trois unités narratives. La première, qui occupe les trois-quarts du récit, est consacrée au souvenir du père, cette figure centrale qui avait marqué la jeunesse du narrateur. ‘‘Conte de l’oiseau vert’’ et ‘‘Ô mère’’, deux courts récits, comportent, quant à eux, deux vibrants hommages rendus aussi bien à la mère, partie très tôt, emportée par la maladie, qu’à la terre qui avait vu naître le narrateur.

Sous le signe de la nostalgie

Dans l’ensemble, même si les trois récits apparaissent sous le signe de la nostalgie, et même si, dans le premier récit, la voix est entachée d’amertume, le ton reste mesuré, attendri et indulgent. Certes, dans cette séquence, on est plongé dans un univers, à la fois, nourri de tension et miné par une sorte de méfiance qui cache mal une tendresse mal assumée. Pourtant, le narrateur ne manifeste ni rancœur, ni aigreur. Ainsi, au-delà des douloureux souvenirs, pour lui, le père reste un repère. C’est dans le regard de cet homme austère et taciturne qu’il se mesure et c’est dans sa parole, aussi retenue et aussi lapidaire fût-elle, qu’il apprend à s’affirmer.       

Dans le récit, la rigidité de l’autorité paternelle est dédramatisée. Non seulement, elle ne parvient pas à freiner l’épanouissement du «je», cette situation de tension permanente à laquelle il était soumis lequel, ne fait que le rendre encore plus résilient, déterminé à se frayer, seul, un chemin vers la réussite, résolu à ne pas décevoir son père.

Avec la deuxième séquence du livre, loin du ton de la confidence, le narrateur nous invite à partager l’odyssée du jeune Lucien qui, comme Ulysse, son paronyme, fait un long voyage et rentre chez lui, après une longue absence, retrouver les siens.  Et, aussitôt, le récit du jeune homme rentant au bercail, foulant le sol natal, va être le prétexte à une émouvante déclaration d’amour dédiée à Gabès, cette «merveille du monde…», ce «paradis sur terre».

Libérer la parole prisonnière

‘‘Je te revois père’’ est un récit qui se transforme en une sorte d’hymne chantant le souvenir aussi bien du père, de la mère et de la ville natale, comme si à travers cette sorte de trinité, il cherchait à libérer celle parole prisonnière qui devait l’irritait.

Le récit-chant semble répondre à une triple urgence. Pour le narrateur-poète, Il s’agit, à la fois, de revisiter le passé, de témoigner et de faire le bilan d’un parcours atypique.À travers ces pérégrinations dans le temps, c’est le bilan d’une vie faite d’épreuves, de luttes et de défis, qui nous est raconté, mais aussi, le récit du murissement d’un tempérament, de l’éclosion d’une sensibilité et de la naissance d’une mélodieuse voix.

Au-delà de cette expérience poétique et humaine, on pourrait voir à travers ces tableaux vivants et émouvants, que Tahar Bekri nous peint dans ‘‘Je te revois père’’, le témoignage sur un moment crucial de l’histoire d’une jeune nation en gestation et nous fait entendre dans la complainte du «je», le cri d’une jeunesse assoiffée de liberté, luttant contre la rigidité de l’autorité paternelle et l’arrogance et le despotisme du pouvoir politique.  

* Essayiste.

‘Je te revois, père’’ de Tahar Bekri, Éditions Asmodée Edern, Bruxelles, 2026, 130 pages).

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