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‘‘Derrière le miroir’’ de Mohamed Aziza | Les mémoires d’un homme libre  

Avec sa méfiance envers les stéréotypes, les prêts à penser et l’essentialisation de l’Autre, le diplomate et poète Mohamed Aziza nous offre dans ses mémoires une leçon de modestie, d’humanité et d’ouverture qui, en cette ère de repli identitaire et de guerre des civilisations, mérite d’être méditée et servir d’exemple.

Ridha Kefi 

J’ai connu Mohamed Aziza lorsqu’il a fait appel au jeune écrivain et journaliste que j’étais pour faire partie du comité d’organisation de la 1ère Université euro-arabe itinérante qui s’est tenue au Centre culturel international de Hammamet, en juillet 1986. Ce fut la première et la dernière session organisée en Tunisie, malgré le succès qu’elle connut à l’époque, et ce n’est pas par la faute de son initiateur qui a réussi, d’ailleurs, à en organiser beaucoup d’autres par la suite autour de la Méditerranée.

Je me souviens du jour de l’ouverture comme si c’était aujourd’hui. Le Premier ministre Mohamed Mzali venait d’être limogé dans la soirée par Habib Bourguiba et le ministre de la Culture, Bechir Ben Slama, n’allait pas tarder à être remercié lui aussi. Et il a fallu tout l’entregent, la diplomatie et le bagou de Mohamed Aziza pour que l’événement ait finalement lieu, malgré la «courageuse» rétractation de certains responsables, soucieux de se démarquer politiquement d’une opération portée par un électron libre, un intellectuel indépendant abusivement rattaché au «clan Mzali».

Heureusement que les honorables invités de la Tunisie n’ont rien senti de ces atermoiements et de ces micmacs tuniso-tunisiens. Ils ont eu droit à un accueil digne de leur rang et ont même passé de mémorables moments autour de la piscine de Dar Sebastian et dans les allées du jardin du CCIH, entre bougainvilliers, cyprès et bigaradiers, sans oublier les riches débats auxquels prirent part les intellectuels et les artistes les plus en vue de l’époque.

Homme libre et citoyen du monde

J’ai gardé depuis une grande admiration pour le diplomate, le poète (Shams Nadir comme il se surnomme) et l’agitateur culturel qu’a toujours été Mohamed Aziza, l’enfant de la médina de Tunis qui a tant donné à son pays, sans en être récompensé en retour et, surtout, sans en concevoir ni regret ni ressentiment.

Rejeté par une classe politique nationale  embrigadée, calculatrice et aux idées étriquées, cet homme libre, qui se dit citoyen du monde, solidement enraciné dans la culture arabo-musulmane et africaine dont il a toujours tiré la sève de sa pensée, mais assoiffé d’humanisme et d’universalité, a côtoyé les grands esprits de son époque et s’est mêlé aux batailles idéologiques et artistiques des soixante dernières années, non pas en acteur politique engagé dans une chapelle – il n’a jamais appartenu à un parti ou fait partie d’une camarilla –, mais en intellectuel indépendant, et en poète rebelle habitant l’éclair.

C’est ce parcours riche et exemplaire que Mohamed Aziza partage avec les lecteurs dans ses mémoires publiées sous le titre ‘‘Derrière le miroir’’ (éditions Maison du Livre, Tunis, 2026, 232 pages). Ce nomade ivre de grands espaces et assoiffé de rencontres passe en revue ses pérégrinations entre Tunis, Hammamet, Paris, Addis Abeba, Le Caire, Bagdad, Beyrouth, Alger, Rabat, Asilah, Marrakech, Dakar, Rome, Cordoue ou Madrid. Il raconte ses échanges avec certaines grandes figures de la culture contemporaine, de Louis Aragon à Léopold Sédar Senghor, en passant par Naguib Mahfouz, Aimé Césaire, Julio Cortazar, Alejo Carpentier, Carlos Fuentes, Edgar Morin, Amin Maalouf, Federico Mayor, Adonis ou autres André Miquel, toujours animé par ce qu’il appelle «l’attention à l’Autre, le désir toujours inassouvi de dialoguer, d’échanger et de trouver les voies de l’entente».

Avec sa méfiance envers les stéréotypes et les prêts à penser, Mohamed Aziza nous offre dans ses mémoires une leçon de modestie et d’ouverture d’esprit qui, en cette ère de repli identitaire, mérite d’être méditée et suivie.

Un navigateur ivre d’espaces

De la Télévision tunisienne dont il fut l’un des fondateurs, à l’Organisation de l’Unité africaine, à l’Unesco, à l’Université euro-arabe itinérante, à l’Académie de poésie, à l’Observatoire de la Méditerranée qu’il a dirigé à la demande de son ami, l’ancien chef de la diplomatie italienne Franco Frattini, l’auteur du ‘‘Silence des sémaphores’’ (1972) et du ‘‘Planisphère intime’’ (2018), pour ne citer que deux de ses ouvrages poétiques, a mené sa barque avec la passion d’un navigateur ivre d’espaces et d’embruns, comme Ulysse, mais sans prêter l’oreille aux chants des sirènes politiques et idéologiques.

Dans sa vie d’homme comme dans son œuvre de poète, il a interrogé inlassablement les deux plus grands mystères auquel est confrontée l’humanité : «les deux infinis qui se retrouvent dans toute chose, l’infini grand et l’infini petit» (Pascal dixit). Lesquels, selon Mohamed Aziza, «déterminent notre bref passage dans le règne du vivant qui se conclut inéluctablement par l’effacement de la trace de nos pas sur le sable du rivage d’une terre dont nous ne sommes que des passagers locataires».  

Je ne peux conclure cette note de lecture des mémoires de Mohamed Aziza sans une tendre pensée pour Xavière Ulysse, la compagne de 60 ans de vie commune, dont il a accompagné douloureusement la maladie jusqu’à sa mort le 14 mars 2025 et au souvenir de laquelle il a consacré plusieurs passages émouvants de son livre : «La maladie qui a frappé ma compagne réduisant, peu à peu, ses facultés cognitives et sa mobilité jusqu’à la clouer, muette et absente, sur un lit médicalisé», écrit-il, avec la sobriété qui sied à l’évocation des grandes douleurs. Et d’ajouter ce passage où beaucoup de lecteurs ayant vécu des expériences similaires se retrouveront : «Dure épreuve pour le malade et pour celui qui le veille, priant de toutes ses forces pour que l’être aimé diminué ne connaisse pas les affres de la douleur qui constitue, à mes yeux, un scandale métaphysique car si la mort peut apparaître comme la fin naturelle de la vie et comme le seul examen que personne n’a jamais raté, aucune croyance ne saurait justifier l’existence gratuite et sadique de la douleur.»

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