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À quoi ressemble le quotidien d’une femme enceinte à Gaza?

Alors que la guerre à Gaza entame sa quatrième année, le journal britannique The Guardian a décidé de donner la parole à cinq Palestiniens ordinaires de Gaza pour raconter leur quotidien. Chacun raconte sa journée, révélant le terrible tribut imposé par le conflit qui se poursuit en dépit du cessez-le-feu du président américain Donald Trump. Parmi ces Palestiniens figure une femme qui a perdu ses trois enfants durant la guerre et qui a raconté sa nouvelle grossesse dans les terribles conditions endurées par la population gazaouie. Un témoignage précieux qui doit être connu par les personnes qui vivent cette époque et qui doit rester pour la postérité car la banalisation de la souffrance et l’oubli sont les meilleurs alliés de l’idéologie génocidaire sioniste.

Imed Bahri

Alaa Hessi gravit les marches avec précaution. Elle lève le pied pour le poser lourdement sur la marche supérieure, reprend son souffle et fait glisser sa main le long de la rampe. Posé sur un amas de décombres irrégulier, l’escalier en bois tremble à chacun de ses mouvements. Sa progression est ralentie par le volume imposant de son ventre de femme enceinte.

Arrivée en haut, elle s’arrête pour reprendre son souffle puis s’avance sur la plateforme qui constituait autrefois l’étage de la maison familiale. Une tente est dressée là où se trouvait la maison. Sous ses pieds gisent les ruines du foyer où elle a élevé ses trois enfants: Waseem, 10 ans, Mohannad, 7 ans, et Khawla, 5 ans. C’est aussi là qu’ils ont péri, tous trois tués par une frappe aérienne israélienne qui a rasé la maison.

Dans environ un mois*, Alaa donnera de nouveau la vie. Elle raconte sa journée…

Au lever du jour

Le bruit qui me réveille le matin, c’est le bourdonnement des mouches à l’intérieur de la tente et le vacarme de nos voisins.

Dans les tentes, l’intimité est inexistante, tout comme la sécurité. Ici, tout le monde connaît les secrets des autres. Nous entendons les gens lorsqu’ils vont aux toilettes. Nous pouvons même les entendre respirer. La fenêtre de ma tente donne directement sur la ligne jaune**. D’ici, on aperçoit les positions de l’armée israélienne et il leur arrive de tirer sur nous.

Mon mari et moi adorons boire du thé le matin mais le préparer est devenu un défi car Israël empêche le gaz d’entrer à Gaza et cette ressource est extrêmement rare. Nous dépendons toujours du bois de chauffage et des feux ouverts pour cuisiner et préparer des boissons chaudes. Ramasser du bois et allumer un feu suffit à m’épuiser.

Après avoir bu mon thé, je range la tente et j’essaie de cuisiner le plus tôt possible, avant que le soleil ne devienne trop ardent. Je lave aussi à la main les vêtements de mon mari et les miens, une tâche physiquement éprouvante maintenant que je suis enceinte de huit mois.

Le matin

Alaa ouvre la fenêtre en l’occurrence un pan de bâche sur le côté de la tente. Une ouverture donnant sur l’extérieur. À mesure que ses yeux s’habituent à la lumière, elle constate que tout, à perte de vue, est détruit. Le paysage n’est qu’un amas de béton fracassé et d’acier tordu. 

Aujourd’hui, j’ai un rendez-vous prénatal pour suivre l’évolution de la grossesse.

Le lieu est éloigné et je m’y rends à pied, généralement, aucun véhicule ne peut m’y conduire. Il fait 34°C, et marcher dans les rues bombardées, jonchées de décombres et grouillantes d’insectes, en pleine chaleur, est une épreuve épuisante. Le centre où je reçois mes soins prénataux est une tente et non un véritable établissement de santé.

Les médecins m’ont prescrit des compléments nutritionnels pour ma grossesse. J’ai déjà été enceinte par le passé mais je sens que cette grossesse est différente. Malgré tous mes efforts pour compenser les carences nutritionnelles et les privations alimentaires subies pendant la guerre, mon corps reste épuisé. La nourriture se fait rare. Mon mari m’achète des fruits et des légumes mais refuse d’en manger lui-même car il n’a les moyens d’en acheter qu’en petite quantité.

Lorsque j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai ressenti deux émotions totalement contradictoires. J’étais heureuse d’attendre un enfant mais je pleurais aussi sans cesse car mes enfants –Waseem, Mohannad et Khawla– me manquaient. Tout me les rappelle. Quand j’ai envie de manger certains aliments, je pense à Waseem car j’aimais beaucoup en manger quand j’étais enceinte de lui.

Je ne parle pas aux infirmières de ma situation ni de mes enfants décédés car le personnel soignant est lui aussi émotionnellement épuisé. Ils ne sont pas en mesure d’offrir du réconfort ou un soutien psychologique. Mon histoire n’a rien d’exceptionnel à Gaza. Beaucoup de femmes ici ont perdu leurs enfants.

Après le rendez-vous avec le nutritionniste, j’ai également une consultation avec le psychologue de la maternité. On me conseille de me concentrer sur ma respiration: inspirer profondément, retenir mon souffle puis expirer lentement.

Ensuite, je rentre chez moi à pied.

L’après-midi

S’attaquant à nouveau aux marches, Alaa hisse un sac à dos bleu jusqu’à la tente. Il contient quelques vêtements de ses enfants disparus, qu’elle espère voir portés un jour par le bébé à naître. Beaucoup d’entre eux ont été abîmés par le souffle de l’explosion: déchirés, les bords brûlés, mais encore portables. Elle déplie avec précaution un T-shirt Snoopy et un bonnet à deux pompons duveteux puis en sort une écharpe aux couleurs du Castleview AFC —un petit club de football de Cork— que son fils Waseem chérissait. «Il la portait tout le temps, même en été. Je lui disais: Waseem, il fait trop chaud, enlève-la! Et il répondait: Non, je l’adore.» 

Je passe l’après-midi avec mon frère à réfléchir à la manière de ranger les vêtements pour le bébé à venir.

Il suggère une boîte solide en carton ou en bois. Ce qui nous inquiète, ce sont les rats,  ils sont partout. Nous les entendons chaque nuit et ils finissent toujours par s’introduire dans la tente. J’avais recousu l’endroit par lequel ils entraient, mais ils en ont rongé un nouveau. Aujourd’hui, nous avons découvert un autre trou dans la paroi de la tente.

Je me demande si nous pourrions utiliser de la mort-aux-rats mais mon frère craint que les rongeurs ne meurent ici, dans la tente, et ne propagent des maladies.

Pour le bébé qui va naître, tout ce que je veux, c’est un endroit sûr, hors de portée des rats. Le bébé sera si petit et je suis terrifiée pour lui. J’aimerais avoir un vrai berceau pour lui mais il est difficile d’en trouver à Gaza en ce moment et la tente est déjà surpeuplée.

Ce que j’aimerais que le monde extérieur comprenne, c’est à quel point la vie sous une tente est humiliante. C’est une existence difficile, avilissante et profondément inhumaine. La mort nous entoure encore de toutes parts.

La soirée

Alors que la fin de l’après-midi approche, Alaa fait défiler les photos de ses enfants décédés sur son téléphone. L’appareil qui les contient —comme tant d’autres à Gaza— est vétuste et son écran est fissuré. Après un long blocus, de nouveaux smartphones arrivent désormais mais ils sont chers et beaucoup de familles n’ont pas les moyens de se les offrir. Dans une vidéo, les voix des enfants s’élèvent, ténues, du haut-parleur du téléphone. Khawla et son frère aîné se taquinent: «Maman, c’est moi la plus gentille!», crie Khawla. Mohannad rit et répond: «Non, c’est moi le plus gentil!».

Je ne parle vraiment de mes enfants qu’avec mon mari. C’est la seule personne qui partage la même douleur et qui comprend vraiment ce que je ressens au fond de moi.

Quand je faiblis, il me donne de la force. Quand il traverse des moments difficiles, j’essaie de le réconforter et de le soutenir émotionnellement. Nous passons des heures à parler de nos enfants, de leur personnalité, de ce qu’ils aimaient et de leur façon d’être. Nous nous rendons même ensemble sur leurs tombes.

Cet endroit garde encore les souvenirs de mes enfants. Il me rappelle la belle vie que nous avions autrefois. En regardant ces décombres, je pense à mes enfants, à la vie que j’ai partagée avec eux, les élever, leur préparer à manger et à les enseigner. Tout ce qui était beau a disparu après leur départ.

Parfois, la peur m’envahit car j’ai perdu mes enfants et je crains de perdre aussi mon bébé. J’espère que mon nouveau-né connaîtra une vie meilleure que celle de ses frères et de sa sœur et qu’il sera en sécurité.

*Peu après le recueil de ce témoignage, Alaa a donné naissance à un petit garçon en bonne santé. Elle l’a prénommé Waseem, en hommage à son frère aîné.

**La « ligne jaune » à Gaza est une ligne de cessez-le-feu et de déploiement militaire établie en octobre 2025 dans le cadre du plan de paix. Matérialisée sur le terrain par de grands blocs de béton peints en jaune, elle divise la bande de Gaza en deux zones distinctes: l’ouest, sous contrôle palestinien et l’est/sud, sous contrôle de l’armée israélienne.

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