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‘‘Je suis un écrivain !’’ | Ahmed Zitouni, le rire du pendu

Par-delà l’exil, la folie, la mort et l’humour, Ahmed Zitouni laisse une œuvre singulière que ce volume posthume, ‘‘Je suis un écrivain !’’, édité en 2026 par AssoAZ, l’Association Ahmed Zitouni, fondée par Françoise Zitouni, l’épouse de l’auteur, et ses proches, à la suite du décès de ce dernier en juin 2024, à l’âge de 74 ans, rassemble, sous une forme hybride : archives, entretiens, textes autobiographiques, synopsis de ses livres publiés et révélation de plusieurs ouvrages inédits. Un ensemble qui ressemble autant à une rétrospective qu’à une dernière prise de parole.

Djamal Guettala

Comment classer ce livre ? La question n’est pas secondaire. Le livre refuse d’emblée les catégories habituelles. Ce n’est pas un roman, ni une biographie classique. C’est un testament littéraire. Après «Approches», qui occupent une large première partie et prennent parfois la forme d’un manifeste d’écrivain, viennent les archives : lettres, hommages et documents consacrés notamment à Mohammed Dib et Malek Alloula. Six entretiens réalisés entre 1983 et 2019 permettent ensuite de suivre les différentes étapes du parcours de Zitouni. Le dernier, intitulé «Donné pour mort, voilà l’aiguillon à l’origine de ma résurrection en Algérie », revient sur cette relation particulière entre disparition littéraire en France et retour dans le pays d’origine.

Le lecteur découvre ensuite les synopsis de ses ouvrages publiés, quatre textes présentés comme inédits ou posthumes et, dans les dernières pages, un appel à la création d’une association destinée à accompagner la mémoire et la diffusion de son œuvre.

Le livre ressemble ainsi à un écrivain qui aurait voulu laisser derrière lui non seulement ses textes, mais aussi les éléments nécessaires pour les relire.

Le rire comme arme littéraire

Ce qui frappe dans le parcours de Zitouni, c’est d’abord son rapport à l’humour. Les archives critiques réunies dans le volume montrent que cette dimension avait été très tôt repérée. Jérôme Garcin évoque dans L’Événement du Jeudi un «féroce éclat de rire». D’autres critiques insistent sur la caricature, la rage ou la violence comique de cette écriture.

Chez Zitouni, le rire n’est pourtant jamais décoratif. Il devient une manière de déplacer le regard sur l’exil, le racisme, la marginalité et la mort. L’écrivain refuse notamment de s’enfermer dans le rôle du représentant d’une «littérature immigrée» chargée de raconter la souffrance de l’étranger. La critique des Temps modernes citée dans le volume souligne déjà cette volonté de sortir du registre attendu de «l’immigratitude».

Zitouni transforme alors les situations les plus sombres en matière littéraire. Ses personnages peuvent être fous, morts, pendus, marginalisés. Dans ‘‘La Veuve et le Pendu’’, un écrivain se pend et sa veuve, au lieu de le décrocher, fouille ses papiers. Dans ‘‘Au début était le mort’’, un mort devient une star parce qu’il a tué son chien. Mais ces personnages parlent. Ils pensent. Ils se moquent du monde et souvent d’eux-mêmes.

Cette position explique la place particulière de la mort dans son œuvre. Le mort n’est pas toujours celui qui se tait. Chez Zitouni, il peut devenir celui qui raconte.

La singularité de Zitouni passe aussi par son travail sur les mots. «Bicot», «bicophobe», «mortocratie» : son vocabulaire ne cherche pas la neutralité. Il récupère les mots qui enferment pour les retourner. Dans ‘‘La Raison du plus fou’’, le terme «bicophobe» pousse jusqu’à l’absurde la logique du racisme intériorisé : celui qui est désigné comme «bicot» devient celui qui finit par redouter ou rejeter les autres «bicots». Le mot ne cherche pas seulement à provoquer. Il met en scène une violence qui finit par être retournée contre celui qui la subit.

La «mortocratie», autre néologisme associé à ‘‘Au début était le mort’’, prolonge cette entreprise. La mort devient alors un système, presque une administration, tandis que les médias peuvent transformer le cadavre en objet de récit et de consommation. Quant à «immigratitude», terme repris par la critique, il résume à lui seul le rapport conflictuel de Zitouni aux catégories identitaires.

L’écrivain ne refuse pas l’histoire de l’immigration ; il refuse qu’elle devienne une prison littéraire. Sa langue avance ainsi par collision : tragique et burlesque, Algérie et France, mémoire intime et histoire collective.

De la folie à la mémoire algérienne

Trois œuvres permettent particulièrement de mesurer cette diversité. Avec ‘‘La Veuve et le Pendu’’, Zitouni place le suicide et la littérature au cœur d’un dispositif où la mort n’empêche pas le récit. Le projet, réécrit au fil des années, témoigne d’un rapport physique à l’écriture que l’auteur évoque lui-même dans les documents réunis ici.

‘‘La Raison du plus fou’’ déplace la question vers la folie et le politique. Des internés d’un établissement psychiatrique imaginent une organisation révolutionnaire. L’asile devient un poste d’observation de la société et de ses exclusions. La folie n’est plus seulement une maladie : elle permet de regarder autrement ceux qui se prétendent raisonnables.

Avec ‘‘Houria, le livre de la mémoire et de l’oubli’’, l’écrivain revient vers l’Algérie et vers une mémoire intime liée à la rupture de 1962. Un amour d’enfance perdu à Oran devient le point de départ d’une recherche qui traverse plusieurs décennies. Le passé individuel rejoint ici une histoire collective dont les blessures ne sont pas refermées.

Ces trois livres dessinent une même obsession : comment continuer à vivre avec ce qui a disparu ?

C’est peut-être dans ‘‘La Lettre à Ada’’ que cette question trouve sa réponse la plus dépouillée. Dans ces dernières pages, le personnage public de Zitouni — l’écrivain provocateur, ironique, parfois féroce — s’efface derrière le père. Une promesse faite à sa fille lorsqu’elle avait cinq ans devient le point de départ d’un projet d’écriture.

Séparés entre Paris et Aix-en-Provence, confrontés à la maladie et à la perspective de la mort, le père et la fille se retrouvent dans une parole qui doit être transmise. Le ‘‘Journal du vieil écrivain’’ prend alors une dimension particulière. À la manière de Shéhérazade, raconter permet de retarder la fin. Chaque récit devient une nuit supplémentaire, un délai accordé à la mémoire.

Ce passage donne une autre profondeur au reste du volume. La mort, omniprésente dans les romans, cesse d’être seulement un objet de provocation ou de fiction. Elle devient une réalité intime. Derrière le rire du pendu, il y a donc un homme qui veut encore transmettre.

Un écrivain difficile à enfermer

Réduire Ahmed Zitouni à la littérature de l’immigration serait passer à côté de l’essentiel. Son œuvre est nourrie par l’exil et par l’expérience algérienne, mais elle les transforme en une matière beaucoup plus vaste : la mort, la folie, la mémoire, l’amour, la maladie, le langage et la solitude.

Son personnage littéraire avance sur une ligne de crête. Il peut être grotesque et tragique dans la même scène, victime et provocateur, marginal et observateur du monde. C’est cette tension qui donne à son écriture sa singularité.

‘‘Je suis un écrivain !’’ vaut ainsi moins comme simple réhabilitation d’un auteur que comme invitation à relire une œuvre. Les archives, les entretiens, les synopsis et les textes inédits montrent un écrivain soucieux de sa propre trace, mais aussi conscient de la fragilité de cette trace.

Le titre prend alors une autre dimension. ‘‘Je suis un écrivain !’’ n’est pas seulement une affirmation. C’est une revendication adressée à ceux qui l’ont classé, caricaturé, oublié ou réduit à une catégorie.

Deux ans après la disparition d’Ahmed Zitouni, le volume prend aussi la forme d’un hommage. Édité par l’association qui porte son nom, il ne cherche pas seulement à saluer sa mémoire. Il rassemble ce qui peut permettre à son œuvre de continuer à circuler, à être lue et discutée. Les archives, les entretiens et les textes réunis ici constituent autant de passerelles entre l’écrivain disparu et les lecteurs qui ne l’ont pas encore découvert.

Au terme du livre, une question demeure : que deviendra cette œuvre après son auteur ? L’appel à accompagner sa mémoire et la diffusion de ses écrits apporte un début de réponse. Il ne suffit pas de constater qu’Ahmed Zitouni a écrit. Il reste désormais à lire, transmettre, rééditer et discuter cette littérature qui a choisi le rire pour affronter la mort et la fiction pour interroger la mémoire.

Ahmed Zitouni aura passé une partie de son œuvre à écrire depuis les marges. Ce volume posthume permet enfin de regarder cette œuvre dans son ensemble. Deux ans après sa mort, l’hommage prend ainsi une forme qui lui ressemble davantage : non pas refermer le livre sur un écrivain disparu, mais le rouvrir.

Biographie et bibliographie de l’auteur.

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