À l’âge où la plupart de sa génération sont déjà grands-pères, voire même arrière-grands-pères, les aléas de la vie de l’auteur l’ont privé jusqu’à maintenant de cette chance et de cette joie de tenir un petit-fils (ou une petite-fille) dans ses bras et lui transmettre ce que la vie lui a appris. Alors, il a voulu le faire quand même à travers cette lettre et ce poème adressés à un petit-fils qui n’existe pas encore et qu’il espère qu’il lira peut-être un jour lorsqu’il viendra dans ce monde grâce à Google qui garde dans son «ventre» trace de toutes ses publications en ligne.
Sadok Zerelli *
Mon cher petit-fils,
Je ne sais pas quel prénom tu aurais porté, quels auraient été la couleur de tes yeux, le son de ton rire ou les rêves qui auraient peuplé ton enfance.
Je ne sais pas si tu aurais ressemblé à ton père, à ta mère ou peut être un peu à moi-même car les lois de la génétique sont impénétrables.
Et pourtant, aujourd’hui, à l’automne de ma vie, j’ai envie de t’écrire. Peut-être parce que l’âge transforme les souvenirs en leçons, les regrets en réflexions et les expériences en conseils que l’on aimerait transmettre à ceux qui viennent après nous.
J’ai longtemps cru que la vie était une course dont il fallait franchir la ligne d’arrivée avec le plus de réussites possibles. Aujourd’hui, je comprends qu’elle ressemble davantage à un voyage dont nous ignorons la destination, la durée et même, parfois, le sens.
Permets-moi donc, mon petit-fils imaginaire, de te transmettre quelques leçons que la vie m’a enseignée et que je ne voudrais pas emporter avec moi dans ma tombe, sans t’en faire profiter car elles t’aideront peut-être à réussir ta vie mieux que je n’ai pu le faire.
Leçon 1 : Ne confonds jamais réussir sa vie et réussir dans la vie.
La société te dira que réussir, c’est gagner beaucoup d’argent, posséder une belle maison, conduire une belle voiture, occuper un poste prestigieux et être admiré par les autres.
Ne méprise pas l’argent. Il est nécessaire pour vivre dignement, protéger ceux que tu aimes et faire face aux imprévus. Ne méprise pas non plus le travail, l’ambition ou le désir de progresser. Mais souviens-toi d’une chose : tu peux réussir professionnellement et échouer humainement. Tu peux posséder beaucoup de biens et manquer de paix intérieure. Tu peux être entouré de centaines de personnes et ne trouver personne à qui confier tes peines.
La réussite véritable ne se mesure pas seulement à ce que tu possèdes, mais aussi à ce que tu es devenu.
À la fin de ta vie, personne ne te demandera combien de réunions tu as présidées, combien de dossiers tu as signés ou combien de chiffres figuraient sur ton compte bancaire.
Tu te demanderas plutôt si tu as aimé, si tu as été aimé, si tu as rendu quelques personnes plus heureuses et si ton passage sur cette Terre a eu un sens pour quelqu’un.
Travaille donc pour réussir dans la vie, mais n’oublie jamais de réussir ta vie.
Leçon 2 : Apprends à connaître les autres, mais surtout à te connaître toi-même.
J’ai découvert durant ma vie que l’être humain est un univers de contradictions. Il peut être généreux un jour et égoïste le lendemain, courageux devant un danger et lâche devant une vérité qui le dérange.
Ne juge donc pas trop vite les autres. Derrière un sourire peut se cacher une souffrance. Derrière une colère, une blessure ancienne. Derrière une apparente indifférence, une immense solitude.
Essaie de comprendre avant de condamner. Mais applique aussi cette règle à toi-même. Interroge régulièrement tes intentions, tes décisions et tes comportements. Demande-toi si tu agis par conviction ou par peur, par générosité ou par intérêt, par amour ou par orgueil.
Le plus difficile des jugements n’est pas celui que nous portons sur les autres. C’est celui que nous devons avoir le courage de porter sur nous-mêmes.
Ne cherche pas à devenir parfait. La perfection est une illusion qui rend souvent les hommes malheureux. Cherche plutôt à reconnaître tes erreurs, à les réparer lorsque c’est possible et à ne pas les répéter volontairement.
La sagesse ne consiste pas à tout savoir. Elle consiste à comprendre combien il nous reste à apprendre.
Leçon 3 : Choisis tes amis avec ton cœur, mais aussi avec ton intelligence.
Tu rencontreras beaucoup de personnes au cours de ton existence. Certaines t’accompagneront pendant quelques kilomètres, d’autres pendant plusieurs années et quelques-unes, peut-être, jusqu’au bout du chemin.
Ne confonds pas les relations avec l’amitié.
Les relations naissent souvent d’un intérêt commun, d’un travail, d’une circonstance ou d’un avantage réciproque. L’amitié véritable, elle, survit parfois à la distance, aux difficultés et même aux longues périodes de silence.
Un véritable ami ne sera pas toujours d’accord avec toi. Il pourra te contredire, te prévenir d’un danger ou te dire une vérité désagréable. Mais il ne cherchera pas à t’humilier. Il voudra t’aider à devenir meilleur.
Ne mesure pas la valeur de tes amis à leur richesse, à leur influence ou à leur utilité.
Apprends à écouter sans interrompre, à garder les confidences, à tenir tes promesses et à être présent lorsque l’autre traverse une épreuve.
Tu découvriras peut-être, comme je l’ai découvert, que la solitude peut être une compagne exigeante. Apprends à apprécier ta propre compagnie, sans pour autant fermer la porte à ceux qui pourraient embellir ton existence.
Il vaut mieux quelques amitiés sincères qu’une foule de relations superficielles.
Leçon 4 : Aime, mais ne fais jamais de l’amour une prison.
Si un jour tu rencontres une fille que tu aimes, considère-la comme une personne libre, avec ses rêves, ses peurs, ses ambitions et ses contradictions.
Ne cherche pas à la posséder. Aimer quelqu’un ne signifie pas avoir des droits sur lui.
Respecte ses choix, écoute ses silences et apprends à parler de tes propres sentiments. N’attends pas qu’elle devine ce qui te blesse ou ce qui te rend heureux.
Ne crois pas que l’amour suffit toujours à sauver une relation. Il faut aussi de la confiance, du respect, de la patience et la volonté de construire ensemble.
Tu commettras peut-être des erreurs, comme j’en ai commises durant ma vie et même beaucoup, tu seras parfois déçu, incompris ou blessé comme je l’ai été souvent dans ma vie , mais ne transforme pas tes déceptions en mépris ou en haine.
Chaque relation nous apprend quelque chose sur l’autre, mais aussi sur nous-mêmes.
Et si tu fondes une famille, rappelle-toi que tes enfants ne t’appartiennent pas. Tu les accompagneras pendant une partie de leur vie, tu leur transmettras tes valeurs et tu les protégeras autant que possible. Mais leur existence ne sera pas la tienne.
Leçon 5 : Ne sacrifie jamais ta conscience à ton intérêt.
Mon petit-fils, tu vivras dans une société où l’on récompense davantage les apparences que les qualités, les relations que les compétences, la ruse que l’honnêteté.
Tu verras des personnes malhonnêtes réussir, des travailleurs honnêtes rencontrer des difficultés et des hommes courageux être injustement oubliés.
Tu te demanderas parfois si cela vaut la peine de rester honnête lorsque les autres ne le sont pas. Ma réponse est simple : oui. Non pas parce que l’honnêteté garantit le succès. Elle ne le garantit pas et ma vie personnelle le prouve. Mais parce qu’elle te permet de conserver quelque chose que l’argent ne peut pas acheter : la possibilité de te regarder dans un miroir sans avoir honte de celui que tu es devenu.
Ne sois pas naïf, comme je l’ai été. Défends tes droits, protège tes intérêts et apprends à reconnaître ceux qui veulent profiter de toi.
Garde toujours cette règle : ne fais pas volontairement à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse.
Et lorsque tu seras en position de pouvoir, souviens-toi que la valeur d’un homme se révèle moins dans la manière dont il traite ses supérieurs que dans celle dont il traite les personnes qui dépendent de lui.
Leçon 6 : Travaille pour vivre, mais ne vis pas uniquement pour travailler.
Le travail peut donner un sens à tes journées. Il peut te permettre d’acquérir des compétences, de devenir indépendant et de contribuer au bien-être collectif. Mais il peut aussi devenir une obsession qui dévore ton temps, tes relations et ta santé.
Ne remets pas indéfiniment ton bonheur à plus tard. Ne te dis pas que tu profiteras de tes enfants lorsque tu auras terminé ta carrière, que tu voyageras lorsque tu auras gagné davantage d’argent ou que tu prendras soin de toi lorsque tu auras satisfait toutes tes obligations. Les obligations ne finissent jamais. Et le temps, lui, ne revient pas.
Accorde de l’importance à ton métier, mais réserve aussi une place à la lecture, à la musique, à la nature, aux voyages, aux discussions sans but précis et aux plaisirs simples.
Apprends à admirer un coucher de soleil, à savourer un repas sans penser au lendemain et à rire sans te demander si cela est raisonnable.
La vie n’est pas seulement une succession d’objectifs à atteindre. Elle est aussi faite de moments qu’il faut savoir habiter pleinement.
Leçon 7 : Apprends à perdre une bataille sans perdre ta dignité.
Tu ne gagneras pas toutes les batailles. Tu connaîtras peut-être des échecs professionnels, des difficultés financières, des amitiés brisées ou des séparations douloureuses. Certains de tes projets n’aboutiront pas malgré tous tes efforts. Ne laisse pas ces revers définir toute ton existence. Et applique le proverbe chinois qui dit «le coup qui ne te tue pas, te renforce».
Un échec est un événement, pas une identité. Il peut révéler une erreur, une faiblesse ou une circonstance que tu n’avais pas prévue. Essaie d’en tirer une leçon, puis donne-toi la possibilité de recommencer. Mais apprends également à reconnaître les batailles qu’il est inutile de poursuivre.
Tout ne dépend pas de toi. Tu ne peux pas obliger quelqu’un à t’aimer, forcer les autres à reconnaître ta valeur ou changer seul les injustices du monde.
Concentre ton énergie sur ce que tu peux réellement modifier. Accepte avec lucidité ce qui échappe à ton pouvoir, sans renoncer pour autant à agir lorsque ton action peut être utile.
Il faut du courage pour lutter, mais il en faut parfois davantage pour renoncer à une lutte devenue stérile.
Leçon 8 : Prends soin de ton corps et de ton esprit.
Lorsque tu es jeune, tu peux avoir l’impression que ton corps est une ressource inépuisable. Tu remets le repos à demain, tu négliges parfois les signaux de fatigue et tu crois que les années sont encore trop nombreuses pour t’inquiéter de ta santé.
Puis le temps passe. Tu comprendras alors que la santé n’est pas un bien secondaire. Elle conditionne une grande partie de ta liberté. Mais prends également soin de ton esprit. Et surtout, ne mesure pas ta valeur à ta productivité. Tu restes digne d’amour et de respect même lorsque tu es fatigué, malade ou incapable de faire tout ce que tu voudrais.
Leçon 9 : Ne sois pas indifférent à la souffrance des autres.
Tu naîtras dans un monde où les destins seront inégalement distribués.
Certains enfants grandiront dans des familles aimantes, avec des moyens suffisants pour étudier et réaliser leurs rêves. D’autres connaîtront très tôt la pauvreté, la maladie, les conflits ou l’abandon.
Tu n’auras pas choisi les conditions de ta naissance. Beaucoup d’autres n’auront pas choisi les leurs non plus. N’oublie jamais cette vérité lorsque la vie te sera favorable.
Ne te contente pas de demander pourquoi certains réussissent et d’autres échouent. Demande-toi aussi quelles circonstances ont rendu leur chemin plus facile ou plus difficile.
Tu ne pourras pas supprimer toutes les injustices. Aucun homme ne le peut à lui seul. Mais tu pourras aider une personne, défendre une cause juste, transmettre un savoir, soutenir un enfant ou simplement écouter quelqu’un que personne ne prend le temps d’entendre.
Leçon 10 : Apprends à être heureux avec ce que tu as, sans renoncer à ce que tu peux améliorer.
Tu verras que le bonheur est une étrange quête. Nous pensons souvent qu’il nous attend derrière une porte : celle d’un diplôme, d’un emploi, d’une promotion, d’une maison ou d’une réussite amoureuse.
Nous franchissons cette porte et découvrons qu’une autre se trouve déjà devant nous. Nous repoussons ainsi le bonheur à un avenir qui recule au fur et à mesure que nous avançons.
Ne tombe pas dans le même piège où je suis tombé et apprend à apprécier ce qui est déjà présent dans ta vie.
Construis ta propre définition du bonheur.
La conversation avec un ami, le sourire d’un enfant, la chaleur du soleil, un livre qui t’émeut, une musique qui réveille un souvenir : ces moments n’ont pas besoin d’être coûteux pour être précieux.
Ton Papy qui a tant rêvé de toi
Post-Scriptum : Je dédie ce poème que j’ai écris en pensant toi et que tu liras peut-être un jour à tes petits camarades de classe pour leur faire savoir quel Papy tu aurais eu si la vie n’en a pas voulu autrement :
A mon petit-fils imaginaire
Je rêvais de toi, doux trésor d’avenir,
De tes rires légers, de tes jeux sans finir.
Mais le destin, capricieux et secret,
A choisi pour moi une autre destinée.
*
Dans mes rêves, je te vois courir,
Sous un ciel bleu, sans jamais souffrir.
Je t’imagine, joyeux et innocent,
Tel un oiseau volant dans un ciel éclatant,
*
Je n’aurais pas vu tes premiers pas,
Ni vu briller tes yeux sur le monde d’ici-bas.
Je t’aurais offert mille caresses,
Des mots doux pour apaiser tes tristesses,
*
Je t’aurais raconté des histoires d’autrefois,
Chacune de mes aventures, un peu de moi.
Je t’aurais appris à voir la beauté,
Dans chaque simple geste, dans chaque être aimé.
*
Mais tu n’es pas venu de mon vivant, et pourtant,
Dans mon cœur, tu es déjà présent.
Je porte en moi ta douce absence,
Comme un amour pur, une éternelle présence.
Papy Sadok
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