Accéder au contenu principal

‘‘Une légende’’ de Ryad Girod | Connaître ce qui nous échappe

Le roman de Ryad Girod, ‘‘Une légende’’ (éditions Barzakh, Alger, avril 2026), part d’une intrigue d’espionnage pour interroger la possibilité de la connaissance. Un texte qui fait se rencontrer espionnage, philosophie et méditation cosmique.

Djamal Guettala

Sarah, astrophysicienne et actrice, se retrouve prise dans une opération qui la dépasse. Autour d’elle, Spinoza, les figures artistiques et une voix narrative venue du cosmos composent un récit où les histoires se croisent sans suivre une ligne unique. L’intérêt du livre tient autant à cette construction qu’à la question qui la traverse : comment comprendre le monde lorsque nos repères se dérobent ?

Sarah est à Alger pour participer au tournage d’un épisode du Bureau des légendes à l’hôtel El Aurassi. Elle observe les nuages, suit les oiseaux et scrute les étoiles. Ces gestes ne relèvent pas seulement de la contemplation : elle cherche des signes, comme si le ciel pouvait lui révéler ce qui l’attend. Elle pressent la mort, mais ne parvient pas à comprendre comment lui échapper.

Le brouillard des certitudes 

Sarah est totalement perdue, ballottée dans un flou contradictoire. Elle ne sait plus à quoi se fier. Ce désarroi donne au personnage sa place dans le roman : elle tente de comprendre une situation dont les éléments lui échappent, alors que d’autres semblent en connaître les ressorts.

L’intrigue se durcit avec l’opération qui se noue autour du Seventy-Five. Dans la fiction, les services de renseignement manipulent les événements et Sarah devient une victime potentielle de leurs calculs. «Mission accomplie !», annonce une voix, avant cette décision : «on abandonnera cette piste». À l’Élysée, Jean-Louis arrive «pâle». Ces détails font apparaître une mécanique politique où la vie d’une personne peut être sacrifiée aux exigences d’une opération.

Le roman d’espionnage se double ainsi d’une interrogation sur le pouvoir et la circulation de l’information. Qui sait quoi ? Qui détient les éléments permettant de comprendre la situation ? Sarah subit les conséquences de décisions dont elle ignore les raisons. Le lecteur, lui aussi, doit chercher à reconstituer les liens entre les événements.

Le récit remonte également à La Haye, en 1672, avec le meurtre des frères De Witt. Le rapprochement entre cette violence historique et les manœuvres contemporaines ne gomme pas la différence des contextes. Il met en regard des individus exposés à des rapports de force qui les dépassent.

Spinoza et la possibilité de connaître

La connaissance est l’une des thématiques majeures d’‘‘Une légende’’. Ryad Girod explique qu’elle revient dans l’ensemble de ses romans. Cette précision éclaire la place de Spinoza, dont la pensée accompagne plusieurs moments du récit.

Éric lit L’Éthique «comme un talisman». L’image est forte : face à l’incertitude, la philosophie peut offrir un point d’appui. Mais elle ne délivre pas de réponse immédiate. Elle invite à examiner les causes, à interroger les apparences et à distinguer ce que l’on croit savoir de ce que l’on peut réellement comprendre.

Sarah est également associée à cette image : «une lentille fabriquée en Spinoza». Le philosophe travaillait le verre optique. Dans le roman, la lentille prend une valeur qui dépasse l’objet : elle suggère un changement de regard. Observer n’est pas comprendre, pas plus que voir un phénomène ne suffit à en saisir le fonctionnement.

La référence à 1672 s’approfondit avec les mots «Ultimi barbarorum», liés à l’indignation de Spinoza devant le meurtre des frères De Witt. Le philosophe ne constitue pas une simple référence érudite. Sa présence fait résonner la violence politique à travers les siècles et relie l’intrigue contemporaine à une réflexion sur les mécanismes qui gouvernent les sociétés.

La recherche de connaissance s’étend à d’autres domaines. Johannes compose pour l’éternité. Asmahan et Mathieu Kassovitz prennent place dans cet ensemble de figures et de références. La création artistique ne fait pas disparaître la violence, mais elle donne aux êtres une autre manière de traverser le temps, par les œuvres et la mémoire.

Un faisceau de récits sous le regard du cosmos

La construction narrative constitue l’une des particularités du livre. Ryad Girod confie le récit à un mystérieux «nous» cosmique, une voix collective qui observe les existences depuis un point de vue dépassant l’échelle humaine. «Quelque chose d’infini existe et veut continuer d’exister», affirme-t-elle. Plus loin, elle déclare : «nous ne mourons jamais vraiment».

Le regard ne se limite plus à celui de Sarah. Son histoire entre en relation avec d’autres destins, d’autres époques et une durée qui excède celle des individus. Cette narration déplace la perspective et invite à regarder les événements à plusieurs échelles.

L’image du faisceau permet de comprendre le mouvement du roman. Les histoires convergent, se croisent puis divergent. Le présent de Sarah, le XVIIe siècle de Spinoza, les figures artistiques et les réflexions sur le cosmos forment un ensemble qui ne suit pas une chronologie classique. Le lecteur doit établir des correspondances et accepter de ne pas disposer immédiatement de toutes les clés.

Ce choix donne au livre son originalité, mais il peut aussi dérouter. Les changements de perspective et les détours philosophiques ralentissent parfois le mouvement de l’intrigue. L’ambition de Ryad Girod consiste moins à dérouler un thriller régulier qu’à faire coexister plusieurs façons d’interroger l’existence.

Une phrase résume la fragilité de cet univers : «Au final, ce n’était qu’un monde de glace. Fragile.» À cette précarité répond un mouvement obstiné : «nous faisons vie, inlassablement». La disparition n’est pas niée ; elle s’inscrit dans un processus de transformation où les êtres laissent des traces à travers leurs œuvres et les histoires qui leur survivent.

Dans les dernières pages, Sarah se retrouve à Palma et devient une «étoile naissante». Le regard se porte vers le télescope spatial James-Webb et l’immensité du cosmos. La dernière phrase, «Les légendes ne meurent jamais», donne alors son sens au titre. Sarah échappe au rôle que d’autres lui avaient assigné et peut envisager un avenir qui ne soit plus entièrement défini par l’opération dont elle a été la cible.

Professeur de mathématiques, Ryad Girod se présente également comme un écrivain occasionnel. Avec ‘‘Une légende’’, il fait se rencontrer espionnage, philosophie et méditation cosmique. Cette construction peut disperser l’attention, mais elle porte une interrogation persistante : que pouvons-nous connaître d’un monde dont les mécanismes nous échappent en partie ? Sarah ne reçoit pas toutes les réponses. Son parcours laisse plutôt ouverte cette recherche, entre égarement et compréhension, qui donne au roman sa singularité.

L’article ‘‘Une légende’’ de Ryad Girod | Connaître ce qui nous échappe est apparu en premier sur Kapitalis.



https://ift.tt/d0yDtaf
#COVID19#coronavirus#Covid_19#tunisia#tun#tunisie#news

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Environnement : Enjeux géopolitiques de la COP26 à Glasgow

Tweet Share Messenger Le site où se tiendront les pourparlers de la COP26 à Glasgow, en Ecosse, du 31 octobre au 12 novembre 2021 (Crédits photo : @Nidhal Attia). À l’approche de la COP26, la politique climatique mondiale connaît une profusion d’annonces qui seront mises à l’épreuve durant les deux premières semaines du mois de novembre 2021. Entre pays ayant établi des objectifs de neutralité carbone pour 2050 (les États-Unis et l’Union Européenne) et d’autres plutôt vers 2060 (la Russie, la Chine), le défi majeur réside non dans les dates butoirs, mais dans la transformation de ces promesses tonitruantes en de véritables actions concrètes et d’établir des mécanismes de mise en œuvre transparents, capables d’entraîner de réelles réductions des émissions. La société civile internationale interpelle déjà les chefs d’États à atteindre un ‘’vrai zéro’’ fondé sur des transformations réelles pour éviter que ces objectifs de neutralité ne soient des couvertures pour l...

Trafic de cocaïne & blanchiment d’argent | Un réseau démantelé à Tunis

Les agents de la brigade de la police judiciaire d’El Omrane ont réussi à démanteler un dangereux réseau criminel spécialisé dans le trafic de cocaïne et le blanchiment d’argent. Selon une source citée, ce jeudi 30 juillet 2026, par Mosaïque FM les membres dudit réseau, géré par deux frères, opéraient entre la cité El Omrane, la Cité Ettahrir et Ennasr. L’opération a été menée sur la base de renseignements précis et d’une surveillance sur le terrain, permettant ainsi d’arrêter les principaux suspects qui avaient tenté de fuir lors de la descente policière. Notons que la police a saisi d’importantes quantités de cocaïne, des sommes d’argent provenant des ventes et des activités suspectes du réseau et que les suspects ont été placés en détention. Y. N. L’article Trafic de cocaïne & blanchiment d’argent | Un réseau démantelé à Tunis est apparu en premier sur Kapitalis . https://ift.tt/OB2i5Ex #COVID19#coronaviru...

IFT | Vernissage de l’exposition « Départs : un retour en Syrie » d’Anas Khalaf

L’Institut français de Tunisie (IFT) invite au vernissage de l’exposition photographique « Départs : un retour en Syrie » d’Anas Khalaf. Née d’un retour en Syrie après treize années d’absence, cette exposition est un hommage à la mémoire, aux liens qui nous rattachent à nos origines et à la force de l’espoir face à l’épreuve. Le vernissage est programmé pour le vendredi 19 juin à 18h et l’exposition (entrée libre) se poursuivra du 19 juin au 15 juillet à l’IFT À l’issue du vernissage, rejoignez-nous à 19h30 pour la projection-débat du film Le Traducteur, suivie d’un échange avec Anas Khalaf, ajoute l’Institut. L’article IFT | Vernissage de l’exposition « Départs : un retour en Syrie » d’Anas Khalaf est apparu en premier sur Kapitalis . https://ift.tt/iqwID8x #COVID19#coronavirus#Covid_19#tunisia#tun#tunisie#news